Persée : La théorie thomiste de la propriété (suite et fin) Simon Deploige

Revue néo-scolastique
La théorie thomiste de la propriété (suite et fin)
Simon Deploige
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Deploige Simon. La théorie thomiste de la propriété (suite et fin). In: Revue néo-scolastique. 2ᵉ année, n°7, 1895. pp.
286-301.
doi : 10.3406/phlou.1895.1430
http://www.persee.fr/doc/phlou_0776-5541_1895_num_2_7_1430
Document généré le 16/10/2015
XIII.
La théorie thomiste de la propriété.
(Suite et fin *)
II serait intéressant d’apprécier l’actuelle organisation de la
propriété à la lumière des principes thomistes et de discuter
les principales mesures aujourd’hui préconisées pour
l’amélioration de notre régime économique.
Nous devrions pour cela étudier le fonctionnement des lois
qui président à la répartition des richesses ; noter leurs effets
sur la productivité du travail, sur la monopolisation ou la
diffusion de la propriété ; juger de leur conformité ou de leur
désaccord avec la justice ; analyser leur influence sur l’ordre
social et la paix publique. Il nous faudrait ensuite passer en
revue les systèmes mis en avant pour modifier notre régime
légal; soit qu’ils se bornent à réclamer des mesures
législatives sur le contrat de travail ; soit qu’ils aient l’ambition
d’arrêter l’expropriation des travailleurs autonomes, artisans
des métiers et paysans propriétaires, ou môme de rendre la
propriété des instruments de production aux travailleurs que
l’évolution industrielle a réduits à la condition de salariés. Il
resterait enfin à rechercher quelle organisation réaliserait le
mieux, dans le domaine agricole et dans le domaine industriel,
les avantages attribués par saint Thomas au principe de la
propriété privée.
Mais pareille recherche sortirait du cadre de la présente
étude. Nous réservant d’y revenir plus tard, nous achèverons
simplement l’exposé des idées de saint Thomas.
Jusqu’à présent, nous avons étudié, la solution donnée à la
*) Voir les n«s de janvier et d’avril 1895.
LA THÉORIE THOMISTE DE LA PROPRIETE. 287
partie économique du problème : L’appropriation particulière
des biens créés s’impose comme une nécessité d’ordre social.
La nature humaine est ainsi faite que l’exploitation des biens
doit être le fait de l’initiative privée.
Mais, à côté de la production, il y a la consommation.
Circa rem exteriorem duo competunt homini : quorum, unum
est potestas procurandi et dispensandi, alïud vero est usus.
S’il est nécessaire d’attribuer aux particuliers et non à la
collectivité le droit de cultiver et de faire valoir les biens,
faut-il en dire autant de la jouissance dont les biens sont
susceptibles ? Existe-t-il, ici aussi, un droit exclusif
d’appropriation ? Les propriétaires peuvent-ils priver leur prochain
des avantages de leurs biens ?
C’est le côté moral du problème de la propriété. C’est la
question de savoir si ceux qui se trouvent investis d’un droit
de propriété (potestas procurandi et dispensandi) ont des
devoirs à remplir, corrélatifs à leur droit.
La réponse de saint Thomas est affirmative. Le propriétaire,
dit-il, doit user de sa propriété de manière à la rendre utile
à tous et à les faire participer facilement à ses avantages.
Aliud vero quod competit homini circa res exterior es est usus
ipsarum. Et quantum ad hoc non débet homo hater e res exteriores
ut proprias, sed ut communes ; ut scilicet de facili
aliquis eas communicet in necessitate aliorum.
Aristote avait déjà noté cette fonction sociale de la
propriété. Il avait condamné le communisme de Platon, démontré
la nécessité de l’appropriation privée, mais en ajoutant que la
vertu des citoyens devait s’attacher à rendre commun l’usage
des biens ]).
!)  » A la communauté des biens, dit Aristote, je préfère de beaucoup le
système actuel… Alors la propriété devient commune en quelque sorte, tout en
restant particulière… La vertu des citoyens réglera l’emploi des propriétés
selon le proverbe :  » Entre amis tout est commun. „ Aujourd’hui même on
retrouve dans quelques cités des traces de ce système qui prouvent bien
qu’il n’est pas impossible… les citoyens, tout en y possédant personnellement,
abandonnent à leurs amis ou leur empruntent l’usage commun de certains
S. DEPLOIGE. .
Dans l’article de la Somme Théologique où saint Thomas
traite ex professo le problème de la propriété (Ila IP q. 66. a. 2.)
il se borne à la formule générale que nous venons de transcrire.
Il faut chercher ailleurs les développements de sa pensée sur
la nature et les applications du devoir qui incombe au
propriétaire l).
Dans la question consacrée à l’aumône, il est dit que le
riche égoïste pèche contre la vertu de charité. L’amour dû au
prochain commande la compatissance effective et impose,
entre autres, l’obligation de donner de son superflu à celui qui
manque du nécessaire. Ad dilectionem proximi pertinet ut
proximo non solum velimus bonum, sed etiam operemur . Ad
hoc aidem quod velimus et operemur bonum alicujus, requiritur
quod ejus nécessitait subveniamus ; quod fit per eleemosynarum
largitionem ; et ideo eleemosynarum largitio est in
proecepto 2).
objets… Il est donc évidemment préférable que la propriété soit particulière
et que l’usage seul la rende commune. Amener les esprits à ce point de
bienveillance regarde spécialement le législateur,,. (Aristote, La Politique, livre II
chap. II, § 4 et 5, traduction de Barthélémy Saint-Hilaire.) Voici le commen-‘
taire de saint Thomas sur ce passage :  » Erunt possessiones divisae, sed
propter virtutem civium, qui erunt in invicem libérales et benefici, erunt
communes secundum usum, si eut dicitur in proverbio quod ea quse sunt
amicorum sunt communia. El ne cui videatur impossible, subjungit quod in
quibusdam civitatibus bene dispositis est hoc statutum quod qusedam sint
ipso facto communia quantum ad usum, qusedam autem fiant communia per
voluntatem ab ipsis dominis, dum scilicet unusquisque habens propriam possessionem,
qusedam de bonis suis facit provenire in utilitatem suorum
amicorum et quibusdam de bonis suis utuntur amici sui per seipsos, tamquam
rebus communibus… quomodo autem usus rerum propriarum possit fieri
communis, hoc pertinet ad providentiam boni legislatoris „.
!) Outre les passages que nous allons citer, voir Summa theologica, Ia IIa’
q. 105, art, 2, où saint Thomas apprécie le régime économique du peuple de
Dieu. —
8) S. Th., II», II» q. 32, art. 5.
Saint Thomas ajoute que l’aumône est de précepte dans deux cas :  »
Eleemosynarum largitio est in proecepto.. sed secundum quod recta ratio requirit,
secundum quam… ex parte quidem dantis considerandum est ut id quod est
in eleemosynas erogandum, sit ei superfluum. Et ideo superfluum non solum
respeetu sui ipsius, sed etiam respectvi aliorum quorum cura sibi incumbit.
LA THÉORIE THOMISTE DE LA PROPRIÉTÉ.
L’amour immodéré des richesses constitue d’autre part
le péché d’avarice. Avaritia definitur immoderatus amor
hdbendi l). Et l’avarice est opposée à la vertu de libéralité
qui libère l’âme de l’attachement aux biens terrestres et
amène le riche à faire de sa fortune un bon usage, à la
dépenser volontiers lorsque la raison le demande. Ad liber alem
pertinet emissivum esse. Cum aliquis a se emittit quodammodo
illud a sua custodia et dominio libérât, et animum suum ab ejus
affectu libenim esse ostendit. . . Eoe hoc quod homo non est
amativus pecunioe, sequitur quod de facili utatur ea et ad
seipsum, et ad utilitatem aliorum et ad honorem Dei 2).
Ailleurs encore nous remarquons que le riche usant de sa
fortune pour sa jouissance exclusive, va à l’encontre du plan
providentiel 3). Dieu, en créant les biens terrestres, les a mis
à la disposition de l’humanité, afin que tous y trouvent le
moyen de subvenir aux besoins essentiels de leur nature.
Secundum naturalem ordinem ex divina providenlia institutum,
res inferiores sunt ordinatoe ad hoc quod eoe his subveniatur
hominum necessitati. S’il est licite, s’il est nécessaire même
pour avoir une production abondante, ordonnée, pacifique,
qu’il se fasse une appropriation à titre stable et exclusif, les
biens n’en gardent pas moins leur destination originelle et
restent comme un fonds commun à l’usage de l’humanité.
Per rerum divisionem et approprialioneni ex jure humario
procedenlem, non impeditur quin hominis necessitati sit subveniendum
ex hujus modi rebus. Il est donc dans la nature des
choses que le superflu des riches serve au soutien des pauvres.
Ex parte autem recipientis requiritur, quod neeessitatem habeat ; sed cum
non possit ab aliquo uno omnibus necessitatem habentibus subveniri, non
omnis nécessitas obligat ad praeceptum,, sed ilia sola sine qua is qui
necessitatem patitur, sustentari non potest. Sic ergo dare eleemosynam de superfluo
est in proecepto, et dare eleemosynam ei qui est in extrema necessitate; alias
autem eleemosynas dare est in consilio „.
1) S Th., IIa II* q. 118, art. 1.
2) S. Th., II» II*, q. 117, art. 2 et 6.
3) 8. Th., II» II», q. 66, art. 7.
290 S. DEPLOIGE.
Et ideo res quas aliqui super dbundanter liabent, ex naturali
jure debentur pauperum sustentationi .
Que si l’on objecte à saint Thomas : le propriétaire est le
maître de sa chose, il peut la donner ou la garder pour lui,
cuilibet licet sua re uti et earn retinere, — il répond : sans doute
il est maître dans l’administration de ses propriétés, mais il
doit les rendre utiles aux autres et laisser les indigents
profiter de son superflu. Bona temporalia quoe homini divinitus
conferuntur, ejus quidem sunt quantum ad proprietatem, ; sed
quantum ad usum non solum debent esse ejus sed etiam aliorum
qui ex eis sustentari possunt ex eo quod ci super fluit l).
Toutefois la dette dont le superflu des riches se trouve comme
grevé au profit des indigents, est d’une nature spéciale.
L’acquittement en est laisse à la discrétion du riche. Aucun
pauvre déterminément n’a le droit d’actionner un propriétaire
qui a du superflu, car celui-ci n’est pas obligé de donner à tel
pauvre plutôt qu’à tel autre ; il est libre d’allouer, d’après les
circonstances et suivant son appréciation, les secours qu’il a
le devoir, en principe, de distribuer. Sed quia multi sunt
nécessitaient patientes et non potest ex eadem re omnibus
subvcniri , committitur arbitrio unius cujusque dispensatio propriarum
rcrum ut ex eis subveniat necessitatem patientibus 2).
Un cas excepté : celui de l’extrême nécessité. Tout homme,
par le fait même de son existence, a un droit qui s’étend à la
quantité de produits de la terre nécessaire à la conservation
de sa vie. Ce droit est subordonné à l’obligation du travail,
mais s’il arrive que l’obéissance à la loi du travail ne procure
pas à un des membres de la société la faculté de gagner ce qu’il
faut pour vivre, et que la charité soit impuissante à le sauver
de la faim qui menace sa vie, alors cet homme a le droit de
prendre sur le superflu du prochain autant de nourriture qu’il
S. Th., II=> II* q. 32, art. 5 ad. 2.
S. Th., lia n«.} q. (^ art. 7.
LA THÉORIE THOMISTE DE LA PROPRIÉTÉ.
lui en faut pour sauver sa vie. Et ce faisant, il ne commet pas
un vol. Si tamen adeo sit evidens et urgens nécessitas, ut
manifestiim sit inslanti necessitati de rebus occur entïbus esse
subvenicndum (puta cum imminet personoe periculum et aliter
sulweniri non potest) , tune licite potest aliquis ex rebus alienis
suce nécessitait subvenir e, sive manifeste, sive occulte sublaiis :
nec hoc proprie hdbet ralioneni furti vel rapinoe.
L’atteinte portée dans l’espèce au droit d’autrui n’a plus le
caractère d’une injustice, car il se produit là un conflit de droits
dans lequel le droit de propriété cède devant le droit à l’existence .
Uti re aliéna, occulte accepta in casu necesssitatis extremoe non
habet ralionem furti proprie loquendo quia per talem necessitatem
efflcitur suum id quod quis accipil ad sustenlandam
propriam vitarn… In necessitate sunt omnia communia.
Au droit strict du pauvre correspond, dans le cas de nécessité
extrême, le devoir rigoureux du riche. La justice consistant à
donner à chacun ce à quoi il a droit, celui qui refuserait
l’aumône en cette occurrence commettrait une injustice.
Léon XIII résume toute cette théorie en cette simple phrase :
« Le devoir de verser le superflu dans le sein des pauvres, est
un devoir, non pas de stricte justice, sauf les cas d’extrême
nécessité, mais de charité chrétienne « *).
Les riches qui négligent l’accomplissement de leur devoir
à l’égard des indigents, peuvent-ils y être contraints par le
pouvoir public?
Je ne sache pas que saint Thomas ait consacré quelques
développements à cette question, mais son commentateur le
plus autorisé, Cajetan, l’a soulevée. On demande, dit-il, si, en
dehors du cas d’extrême nécessité, celui qui a du superflu peut
être contraint de le donner aux pauvres.
Il semble, répond-il, que personne n’ait compétence pour
agir contre le riche, puisque aucun pauvre en particulier n’a
i) Encyclique Berum novarum. — Cfï. S. Th., II » II* q. 118, art. 4, ad. 2.
292 S. DEPLOIGE.
de droit à faire valoir, le riche n’étant pas obligé de donner à
tel pauvre plutôt qu’à tel autre. Mais l’intervention du pouvoir
public ne se justifie pas seulement lorsqu’il s’agit de protéger
le droit d’un particulier ; elle se légitime aussi quand l’intérêt
général est en jeu. Dès lors il ne semble pas difficile d’admettre
la compétence de l’État pour obliger les riches à consacrer au
soulagement de l’indigence le superflu qu’ils ne distribueraient
pas spontanément. L’État se substitue alors en quelque sorte
à ces riches et leur enlève leur fonction sociale comme à des
indignes . Ceci est en harmonie avec la doctrine des saints, suivant
laquelle les riches doivent être les économes de la Providence
et secourir les pauvres au moyen de la surabondance de leurs
biens. Les riches égoïstes sont infidèles à leur mission sociale,
ils se font tort à eux-mêmes et ils font tort à la classe pauvre.
Double titre à l’intervention de l’État chargé de faire régner
la justice dans l’ordre économique. L’État, gardien du droit,
peut d’office redresser ce tort, et si ce tort est manifeste, l’État
a le devoir d’intervenir 1).
!) Voici, au surplus, le texte même du commentaire de Cajetan (II11 II*1, q.
118, art. 4) :
Dubium occurrit anhabens de superfluo possit cogi ad dandum pauperibus
(si nullus apparet in extremoe necessitatis periculo).
In oppositum autem est quia nulli competit agere contra talein divitem
pro jure suo, quia nulli pauperi quoesitum est jus super superfluis divitiis,
cum non sit major ratio de uno quam de alio.
Dupliciter aliquis potest a judice compelli : uno modo propter debitum
alicui certoe pecuniae. Alio modo ratione debiti non alicui singulari personse
sed propter commune bonum…
Si hoc inspexerimus, non apparebit difficile quod habens de superfluo nec
volens sponte impartiri indigentibus potest a principe cogi ad subventionem
indigentium. Ita quod potest princeps ex offlcio, ut justitia in divitiis servetur,
a nolente superfluum naturae et personae dispensare, distribuere illud
indigentibus, tanquam auferendo dispensationem divitiarum commissarum
diviti, ab ipso indigno. Nam juxta sanctorum doctrinam, divitioe superfluae
non sunt diviti nisi dispensatori concessse a Deo ut habeat meritum boute
dispensationis. Fundatur ergo légale debitum in hoc casu super ipsa
divitiarum justitia qua) cum in génère boni utilis sint superfluitas non dispensata
sed retenta contra utriusque utilitatem occupatur. Nam et contra retinentem
occupatur, quia sua est ut sibi prosit dispensatio. Et contra indigentium
utilitatem occupatur : quia quod in eorum usum cedere débet occupatur. Et ut
LA THÉORIE THOMISTE DE LA PROPRIÉTÉ. * 293
La doctrine de saint Thomas sur l’usage des richesses est
aussi la doctrine de l’Église.
« Si l’on demande en quoi il faut faire consister l’usage des
biens, dit Léon XIII citant les propres paroles de saint
Thomas, Y Église répond sans hésitation : Sous ce rapport,
l’homme ne doit pas tenir les choses extérieures pour privées,
mais bien pour communes, de telle sorte qu’il en fasse part
facilement aux autres dans leurs nécessités l). y
Jamais l’Église catholique n’a cessé de prêcher cela. Elle
a rappelé aux générations successives I’anathème fulminé par
le Christ, réprouvant l’abus des richesses : Voe vobis divitibus.
Elle leur a enjoint de ne pas convoiter les biens terrestres
pour eux-mêmes : Cavete ab omni avaritia. Elle a raconté
à ses enfants le sort du mauvais riche, maudit pour n’avoir
songé qu’à jouir de ses propriétés. Par l’organe de ses Apôtres,
de ses Pères, de ses Docteurs, de ses prédicateurs, elle
enseigne, tantôt avec une persuasive douceur, tantôt avec une
souveraine énergie, les préceptes imposés et les conseils
donnés par son Fondateur. Saint Thomas et saint Paul,
Bourdaloue et saint Jean Chrysostome, Bossuet et saint Basile,
saint Vincent de Paul et saint Ambroise se font écho. Le quod
superest date eleemosynam , le omnia quae cumque habes, vende
et da pauperibus ont été commentés en toutes les langues,
remémorés à tous les peuples avec le précepte de la fraternité
chrétienne : Hoc est proeceptum meum ut diligatis invicem.
Basilius dixit, ipsorum indigentium est ex debito, licet non de facto : Et ideo
indigentibus fit injuria non dispensando superfiua. Quam injuriam princeps
qui custos justi est ex officio auferre potest et débet, si constet evidenter.
Ad objectionem autem in oppositum dicitur, quod, licet nulli determinate
pauperi sit acquisituin jus ut debeatur sibi id quod dives habet de superfluo,
quia ex arbitrio divitis pendet dispensatio ut huic vel illi indigenti det, quia
tamen communi bono hominum quoesitum est jus ut quse supersunt uni
dentur indigentibus, ideo princeps cujus est curam habere de communi bono
potest ex officio ad hoc cogère taies divites.
x) Encycl. Reruni Novarum.
294 S. DEPLOIGE.
Il en est qui s’en vont aujourd’hui, prêchant comme une
nouveauté l’altruisme et la solidarité humaine. L’Eglise a prêché
cela longtemps avant eux et mieux qu’eux. Leur altruisme est
la charité qui a cessé de croire au ciel, la charité vide de
l’esprit divin qui en fait la fécondité.
« Son enseignement sur l’usage des richesses, dit encore
Léon XIII, l’Église l’a fait descendre de la connaissance à la
pratique ■>■> l). C’est le privilège des doctrines catholiques d’être
ainsi fécondes, de créer des oeuvres, de se traduire dans la
réalité par des transformations morales et sociales.
Quand elle a eu des propriétés, l’Eglise leur a donné une
physionomie particulière, une organisation spéciale. Elle les a
rendues socialement utiles. Les revenus de ses biens étaient en
partie consacrés au culte extérieur, à la prédication, à
l’instruction ; et ils aidaient à relever le niveau moral, intellectuel
et artistique du peuple. Ou bien ils étaient affectés à des
travaux d’amélioration et ils augmentaient la fertilité du
pays. Ou bien encore ils formaient un fonds commun destiné
à venir en aide à ceux pour qui la vie était dure, malades,
infirmes, orphelins, pauvres et misérables de toutes catégories.
Un des titres de gloire de l’Église catholique, aux jeux de
Balmès, c’est d’avoir crée la bienfaisance publique *2).
Comprenant qu’il ne fallait pas laisser la charité, livrée à ses
j^ropres inspirations, s’exercer par des moyens purement
individuels, l’Église a soustrait le soulagement de l’infortune aux
variations de la fragile volonté humaine et à l’aléa des
circonstances passagères. Et dans une pensée de haute prévoyance,
elle a fondé des établissements stables et créé des institutions
j)ermanentes. Les canons de très anciens conciles enjoignent
à la paroisse d’avoir une matricule des pauvres, registre
destiné à régler les distributions qui leur étaient faites d’une
J) Encyclique lieruin Nooarum.
2) Cfr. Balmès, Le protestanisme comparé au catholicisme. Chap. XXXIII.
LA THÉORIE THOMISTE DE LA PROPRIÉTÉ. 295
portion des biens ecclésiastiques. Presque tous les monastères
et collégiales de chanoines avaient au moyen-âge un hôpitalannexe
pour subvenir aux besoins des indigents et des malades.
Les biens des hôpitaux étaient considérés comme biens
ecclésiastiques et couverts par là d’une inviolabilité d’autant plus
opportune que les temps étaient féconds en usurpations. D’autre
part, et ceci est très suggestif, les biens de l’Eglise furent
appelés biens des pauvres. Ce sont les propres termes des
saints Pères : Juxta sanctorum Patrum traditionem novùnus
res ecclesioe vota esse fidélîum, pretia peccatorum, et patrimonia
pauperum l).
Une autre preuve de l’efficacité des doctrines de l’Eglise
se trouve clans la loi de Beaumont, saisissante expression des
idées du moyen âge chrétien sur la propriété. La loi de
Beaumont est une charte donnée, en 1182, par Guillaume de
Champagne aux bourgeois de Beaumont, capitale del’Argonne.
Elle s’est étendue à des régions considérables en France, en
Belgique, en Allemagne. Toutes les populations, disent les
chroniqueurs, demandaient à être mises à la loi et franchise
de Beaumont.
L’auteur de la loi, Guillaume de Champagne, était un
seigneur suzerain, un grand propriétaire à qui appartenaient
le territoire et la forteresse de Beaumont. Par sa charte,
Guillaume donne d’abord aux bourgeois de Beaumont les
rivières et les forêts en pur don, sans se réserver aucun fruit
ni aucun impôt. Le fermage des terres produisant des céréales
ne va pas au sixième du produit ; les autres productions ne
paient rien ; les prairies naturelles, une redevance insignifiante.
Pourquoi, se demande l’abbé Defourny, clans le beau volume
qu’il a consacré à la loi de Beaumont 2), pourquoi les prairies
naturelles payaient-elles une redevance insignifiante et pour-
1) Decreti secunda pars. Causa 16, qusestio prima, can. 59.
2) Defourny, La loy de Beaumont. Reims, 1864.
296 S. DEPLOIGE.
quoi les rivières et les forêts n’en payaient- elles aucune ?
Cette disposition n’était pas particulière à Beaumont ; on la
rencontrait dans toutes les chartes, et il est intéressant d’en
rechercher l’idée inspiratrice.
On remarque d’abord, répond-il, que toutes ces choses, si
libéralement données aux populations, sont les produits les
plus spontanés de la création : forêts, rivières, prairies
naturelles. Les seigneurs paraissent professer unanimement cette
doctrine que la jouissance des choses immobilières, dont les
fruits demandent le moins l’intervention du travail humain,
ne leur appartient pas exclusivement ; au contraire, qu’elle
appartient un peu, beaucoup même à tout le monde.
Nos pères s’étaient pénétrés de cette maxime des saints
livres : Terram dédit flliis hominum, Dieu a donné la terre aux
enfants des hommes ; et ils l’entendaient largement.
Signalons encore, dans le même ordre d’idées, les mesures
prises par les Papes, dans leurs États, contre les grands
propriétaires, oublieux de leurs devoirs.
M. Gabriel Ardant l) a narré les péripéties de la lutte
soutenue par la papauté, du xve au xixe siècle, contre les
seigneurs de la campagne romaine qui se refusaient à la
culture de leurs terres, les convertissaient en pâturages et en
renvoyaient les colons agriculteurs. Les papes ont condamné
à diverses reprises cette détestable politique agraire qui
menaçait la fortune publique et l’ordre social.
Dans un édit célèbre, Sixte IV statua : « qu’il serait permis
à l’avenir et toujours, à tous et à chacun, de labourer et
d’ensemencer dans le territoire de Rome et du patrimoine de
Saint-Pierre, en Toscane aussi bien que sur le littoral de la
Campanie, aux époques voulues et habituelles, un tiers des
champs incultes à leur choix, quel qu’en fût le tenancier,
pourvu que, môme sans l’obtenir, on en ait demandé la
permission » .
i) Gabriel Arjmnt, Papes et Paysans. Paris, G mime, 1891.
LA THÉORIE THOMISTE DE LA PROPRIÉTÉ. 297
L’édit de Sixte IV n’était pas une innovation. Le principe
avait été posé dès le xme siècle par Clément IV, permettant à
tous étrangers de défricher le tiers d’un domaine que son
propriétaire s’obstinait à ne pas cultiver. Jules II compléta les
mesures prises par Sixte IV et Clément VII les renouvela en
1525 : « Le tiers de toutes les terres devra être chaque année
labouré, ensemencé et entretenu pour la récolte du blé ; et il
sera permis à quiconque le voudra, de prendre en mains ce
tiers pour le cultiver, sous cette réserve cependant que si les
propriétaires eux-mêmes veulent le cultiver ou le faire cultiver,
ils ne peuvent être dépossédés de ce droit ; mais pour ceux
qui se refuseraient à cette culture, il est permis à tous les
citoyens de prendre le tiers de leurs terres sans aucun
empêchement à leur opposer, sous peine d’une amende. Pour
redevance, ils ne sont pas tenus à donner une somme d’argent,
mais seulement à abandonner une partie du froment ou des
grains récoltés. »
Pie VI intervint encore à la fin du xvine siècle. Il fit un
nouveau cadastre de l’agro romano, imposa à ses propriétaires
la condition d’ensemencer 17,000 rubbi de terre par année et
détermina les terrains qui devaient chaque année être
ensemencés.
*
* *
La théorie catholique sur les devoirs de la propriété a donné
lieu à de singuliers malentendus et servi de thème à de
curieuses dissertations sur le « communisme chrétien » .
Les doctrinaires du libéralisme ont reproché à l’Église
d’avoir ébranlé la solidité de l’institution de la propriété et
fourni des armes dangereuses aux adversaires de l’ordre social.
En des heures troublées, certains catholiques, incapables
d’une calme inspection des choses, ont subi la fascination des
mots. Séduits par de généreuses chimères, ils se sont aventurés à
présenter comme le catholicisme intégral, je ne sais quel vague
socialisme sentimental.
REVUE NEO-SCGLASTIQUE. ^
S. DEPLOIGE.
Les socialistes eux-mêmes ont beaucoup disserte sur les
Évangiles et les écrits des Pères de l’Église et des
théologiens. Pure tactique, — de nos jours du moins; car ils ne
peuvent songer sérieusement à étayer leurs doctrines sur des
livres dont le ton général est en désaccord absolu avec les
principes philosophiques du socialisme. Depuis que le
marxisme est devenu théorie officielle et que le socialisme, sorti
de la phase utopique, est entré dans la soi-disant phase
scientifique, il n’y a plus que les publicistes de second rang
pour évoquer le communisme chrétien de jadis et l’opposer
comme un reproche d’inconséquence à l’Eglise d’aujourd’hui.
Autrefois cependant, vers 1848, surtout en France, beaucoup
de socialistes voulaient faire à leur école un passé digne
d’elle ; le christianisme et la morale qu’il enseigne, loin d’être
repoussés avec dédain , étaient invoqués comme les principes
générateurs du socialisme. Était-ce mauvaise foi ? Était-ce
ignorance ? Tantôt l’une, tantôt l’autre. Comme le dit Henri
Joly, on lut souvent les écrits des saints Pères à la fumée
des combats, ce qui fit qu’on les lut mal et qu’on n’y vit pas
très clair. On attribuait à tel Père un texte hérétique qu’il ne
citait que pour le condamner quelques lignes plus bas, dans
les termes les plus vifs ; on rendait un Pape responsable
d’une prétendue lettre communiste, invention d’un faussaire
connu.
Justice a été faite de ces tentatives, sincères ou hypocrites,
d’identifier le communisme et la doctrine catholique sur la
propriété. *) Nous pouvons nous borner ici à faire remarquer
que saint Thomas a parfaitement distingué entre la théorie
socialiste et la théorie catholique.
Avec Aristote en effet saint Thomas défend la propriété
privée contre le communisme. Sans se laisser éblouir par la
séduisante apparence de philanthropie du système platonicien,
!) A. Franck, Le communisme jugé par l’histoire. — Thoxissen, Le
socialisme dans le passé. — A. Sudre, Histoire du communisme. — H. Joly, Le
socialisme chrétien.
LA THÉORIE THOMISTE DE LA PROPRIÉTÉ. 299
il reproche à celui-ci de mettre sur le compte du régime
économique tous méfaits imputables à la nature viciée de
l’homme. ]) II énumère les avantages dont le communisme
obligatoire priverait la société. C’est un grand charme, dit-il,
que d’obliger et de secourir des amis, des hôtes, des
compagnons et la propriété individuelle nous assure ce bonheur-là,
on le détruit quand on prétend établir dans l’État une unité
excessive 2). De même à la vertu de générosité qui suppose
la propriété, on enlève toute occasion de s’exercer ; on n’est
généreux que de ses propres deniers ; donner le bien d’autrui
n’est pas faire acte de libéralité 3).
Dans la Somme théologique, saint Thomas rappelle, sous
forme d’objection, un texte de saint Basile, texte fameux
souvent repris, naguère encore et très éloquemment par Henry
George 4). Saint Basile compare le propriétaire à l’individu,
qui, arrivant premier dans une salle de spectacle, empêcherait
les autres d’entrer et se réserverait pour lui seul le plaisir de la
représentation 5). — II n’y a rien dans ce passage, dit saint
]) Lex Socratis videt.ur bona in superficie et videtur quod sit amabilis ab
hominibus : et hoc propter duo. Primo propter bonum quod aliquis suspicatur
futurum ex tali lege. Quando enim aliquis audit quod inter cives sint omnia
communia, suscipit hoc cum gaudio,reputans amicitiam admirabilem futuram
per hoc omnium ad omnes. Secundo propter mala quse putat tolli per hanc
legem. Accusât enim aliquis mala, quae nunc fiunt in civitatibus, si eut disceptationes
homimim ad invicem circa contractas, et judicia de testimoniis
felsis, et hoc quod pauperes adulantur divitibus, tamquam omnia ista fiant
propter hoc quod possessiones non sunt communes. Sed si aliquis recte
consideret, nihil horum fit propter hoc quod possessiones non sunt
communes, sed propter malitiam hominum.
-) Valde delectabile est quod homo donet vel auxilium ferat vel amicis, vel
extraneis, vel quibuscumque aliis : quod quidem fit per hoc quod homo habet
propriam possessionem : unde etiam hoc bonum tollit lex Socratis auferens
proprietatem possessionum.
3) Introdueens communitatem possessionum aufert actum libei’alitatis. Non
enim poterit esse manifestum de aliquo an sit liberalis, nec aliquis poterit
actum liberalitatis exercere ex quo non habet proprias possessiones, in
quarum usu consistit opus liberalitatis. Providus homo propria expendit et
dat. Quod autem aliquis det communia, non est multum liberalitatis.
4) H. G eorge, Progrès et pauvreté.
r>) Basilius dicit :  » Sicut qui praeveniens ad spectacula prohiberet adve300
S. DEPLOIGE.
Thomas, qui puisse être tourné contre le principe de la
propriété. Saint Basile ne blâme point le fait de l’appropriation.
Il s’en prend seulement au propriétaire qui fait de ses richesses
un usage égoïste *).
Citons encore la Somme contre les Gentils. Posséder des
richesses, y dit saint Thomas, n’est pas chose illicite, pourvu
qu’elles aient été justement acquises, que le propriétaire n’y
attache pas son coeur et qu’il en use convenablement pour son
utilité et celle d’autrui. Saint Paul, dans sa première lettre à
Timothee, ne condamne pas les riches, mais leur trace des
règles dans l’emploi de leurs richesses. C’est donc une erreur
de repousser la propriété privée, ainsi que l’ont fait certains
hérétiques 2)…
* *
Sobre de détails économiques, mais complète comme exposé
de principes est la doctrine que nous venons d’étudier. A la
solidité des raisonnements du théologien, les économistes et
les jurisconsultes n’ont pas ajoute grand’chose. En s’écartant
de son point de vue synthétique, ils ont embrouillé le problème.
mentes, appropriai] do sibi quod ad communem usum ordinatur, similes siint
divites, qui communia quee praeoccupaverunt, aestimant sua esse ; sed illicit.
um esset prsecludere viam aliis ad potiendum comnmnibus bonis ; ergo
illicitum est appropriare sibi aliquam rem communem.
1) Dives non illicite agit, si prseoccupans possessionem rei quse a principio
erat communis, aliis etiam communicet. Peccat autem si alios ab usu illius
rei indiscrete prohibeat (S. Th., IIs II*1, q. 66, art. 2 ad. 2).
2) Secundum se divitiarum pdssessio non est, illicita, si ordo rationis
servetur, ita scilicet quod juste homo possideat quoe habet, et quod in eis
finem voluntatis suse non constituât, et quod eis debito modo utatur ad suam
et aliorum utilitatem.
Hinc est quod Apostolus (I. Timoth. VI. 17 et 18) divites non condemnat,
sed eis certam regulam divitiis utendi trad it.
Per hoc etiam excluditur quorumdam error… qui, ut Augustinus dicit in
libro De hoeresib.  » Apostolicos se arrogantissime vocaverunt, eo quod in
suam communionem non acciperent utent.es conjugibus et res proprias
possidentes ; sed ideo isti hseretici sunt quoniam se ab Ecclesia séparantes,
nullam spem putant eos habere qui utuntur his rebus quibus carent. „
(Sumina contra gentiles, Liber III, cap. 127).
LA THÉORIE THOMISTE DE LA PROPRIÉTÉ. 301.
Wagner l) et De Laveleye2)à sa suite critiquent les modernes
systèmes justificatifs de l’institution de la propriété. Tous ont
leurs lacunes particulières. Leur défaut commun, c’est de
supposer une conception incomplète de la propriété. Aucun
n’envisage les charges sociales dont la Providence a grevé la
richesse.
Au régime économique fondé sur la notion libérale de la
propriété, le socialisme adresse de terribles critiques.
En se targuant d’altruisme, de solidarité, d’humanitarisme,
le socialisme toutefois se natte. Sa solidarité est réelle, mais
c’est celle de la haine. Au jour du triomphe, elle ferait place
à la lutte de tous contre tous. Le socialisme est l’universelle
ruée des appétits. Et sous cet aspect, il ne vaut guère mieux
que le libéralisme.
De part et d’autre, c’est la même tendance matérialiste vers
le bien-être. Mais le libéralisme réserve la jouissance égoïste
à quelques privilégiés ; le socialisme la réclame pour tous.
L’un et l’autre aboutissent au même individualisme. La
jouissance est épouvantablement féroce et exclusive de toute
fraternité.
Infiniment supérieure est la théorie de saint Thomas. Ni
individualiste, ni matérialiste.
L’appropriation privée des biens de la terre est nécessaire à
ses yeux pour le plus grand bien de la société et de lourdes
charges grèvent la richesse au profit de la collectivité.
Ni à ceux qui possèdent ni à ceux qui ne possèdent pas,
elle n’offre les biens terrestres comme un objet qui puisse faire
le bonheur de l’être humain, créé pour de plus hautes destinées ;
la richesse n’est qu’un instrument, un moyen dont l’homme doit
user conformément aux lois de la morale, pour réaliser sa fin
ultra-terrestre.
Simon Deploige.
1) A. Wagner, AUgemeine oder fheoretische Volkswirthschaftslehre, I. Grundlegung.
Leipzig, 1879.
2) De Laveleye, De la propriété et de ses formes primitives. Paris, 1891.

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