Persée : Qu’est-ce que la philosophie scolastique ? Les notions fausses et incomplètes Maurice De Wulf

Revue néo-scolastique
Qu’est-ce que la philosophie scolastique ? Les notions fausses
et incomplètes
Maurice De Wulf
Citer ce document / Cite this document :
De Wulf Maurice. Qu’est-ce que la philosophie scolastique ? Les notions fausses et incomplètes. In: Revue néoscolastique.
5ᵉ année, n°18, 1898. pp. 141-153.
doi : 10.3406/phlou.1898.1597
http://www.persee.fr/doc/phlou_0776-5541_1898_num_5_18_1597
Document généré le 16/10/2015
VIL
Qu’est-ce que la philosophie scolastique ?
Les Notions fausses et incomplètes.
I.
Que diriez-vous d’un auteur qui définirait en ces termes la
philosophie grecque : * La philosophie grecque est la
philosophie professée à l’agora, aux carrefours des villes grecques,
plus tard dans des établissements spéciaux, appelés Lycées,
Gymnases, Académies, depuis l’établissement jusqu’au déclin
de ces écoles, c’est-à-dire jusqu’au jour où un esprit nouveau,
l’esprit moderne, inspirant des décrets impériaux, viendra
interdire à ces établissements la conduite des intelligences » ?
Or, c’est bien en termes semblables, qu’à la première page
d’une histoire universellement appréciée, M. Hauréau parle
du mouvement d’idées auquel il a consacré une vie de
recherches. « La philosophie scolastique, dit-il, est la
philosophie professée dans les écoles du moyen âge depuis
l’établissement jusqu’au déclin de ces écoles, c’est-à-dire jusqu’au
jour où la philosophie du dehors, l’esprit nouveau, l’esprit
moderne, se dégageant des liens de la tradition, viendront
lui disputer et lui ravir la conduite des intelligences. » l)
Et, logique avec lui-même, le savant médiéviste croit
1) Hauréau, Histoire de la Philosophie scolaetique, 1. 1. Paris, 1872, p. 36.De
même, dans le Dictionnaire des sciences philosophiques, il écrit, au mot
scolastique : La scolastique est la philosophie qu’on professait dans les écoles
du moyen âge.
142 M. DE WULF.
que l’art inventé par Gutenberg a porté le coup de grâce à
la philosophie scolastique. Jusque là, en effet, la rareté des
manuscrits obligeait les masses studieuses, avides de savoir,
d’entreprendre de longs voyages pour suivre les leçons des
écoles publiques. « Dès que la presse eut multiplié les
exemplaires des anciens textes et même des gloses modernes, on
put, sans fréquenter les écoles, conduire ses études jusqu’aux
limites de la science… Autrefois, on accourait à Paris de tous
les points de l’Europe pour venir assister aux leçons des
maîtres les plus renommés ; désormais abandonnées par les
écoliers, les chaires publiques le seront bientôt par les professeurs
eux-mêmes, et de jour en jour on en verra décroître le
nombre. Ainsi finit l’enseignement oral, ou scolastique. La
philosophie ne sera plus didactiquement professée hors des
couvents, hors des collèges, et elle n’obtiendra la faveur d’un
asile dans ces maisons administrées par l’Église que sous la
condition d’une entière dépendance. » *)
Si la scolastique n’est autre chose que la philosophie
professée dans les chaires du moyen âge, il semble étrange qu’elle
ait été étouffée par les progrès d’un art, si bien fait pour
décupler la puissance de l’enseignement oral.
Est-il vrai que l’invention de l’imprimerie ait marqué la fin
de l’enlorescence des écoles en Occident ? Dans tous les pays
d’Europe, n’avons-nous pas vu surgir de nombreuses
universités, postérieures au xvie siècle ? Et, aujourd’hui même,
l’accroissement indéfini de puissance que les machines
perfectionnées assurent à la presse contemporaine, amène-t-il le
dépeuplement-‘progressif des centres d’enseignement ? La
publication toujours croissante des livres n’empêchera jamais
la jeunesse de se grouper autour des chaires, pas plus qu’elle
n’éloignera les foules de la tribune des orateurs, parce que la
parole est douée d’un pouvoir de communication persuasive
que le meilleur des livres ne possède point.
‘) Ibid., p. 38.
qu’est-ce que la philosophie scolastique ? 143
Mais la définition que donne M. Hauréau de la scolastique
nous suggère une autre remarque. Elle est purement verbale.
Scolastique dérive de scola, école. Dire que la philosophie
scolastique est « la philosophie enseignée dans les écoles »,
c’est presque une tautologie.
D’autres ne sont pas plus profonds quand ils disent: « La
scolastique est une philosophie empruntant la langue
péripatéticienne » l) ou bien « une philosophie enseignée sous forme
de syllogismes » 2).
Il est intéressant de rapprocher cette définition de celle que
l’on donne communément du moyen âge lui-même.
« II n’y a pas de terme, écrit M. Godefroid Kurth, sur
la définition duquel règne un accord plus parfait que celui
de moyen âge. Le moyen âge, nous dit-on de toutes parts,
est une époque intermédiaire entre l’antiquité et les temps
modernes. C’est la définition que donnent tous les
dictionnaires et toutes les encyclopédies, tous les manuels et
tous les résumés. N’en demandez pas une autre aux
médiévistes les plus érudits ; quelque divers que soient leurs points
de vue dans l’appréciation du moyen âge, ils sont unanimes
lorsqu’il s’agit de le définir, et tous nous répondent, avec un
ensemble qu’on rencontrerait difficilement sur une autre
question, que le moyen âge est une époque intermédiaire. r> 3)
C’est dire, en d’autres termes, que le moyen âge est un âge
moyen.4)
Ainsi ce n’est pas seulement la philosophie que l’on traite
l) Voyez, par exemple, Huet, Recherches historiques et critiques sur la vie,
les ouvrages et la doctrine de Henri de G and, p. 95. Gand, 1838.
£}  » La seolastique est moins une philosophie particulière qu’une méthode
d’argumentation sèche et serrée, sous laquelle on a réduit l’aristotélisme,
fourré de cent questions puériles. „ Diderot (OEuvres, t. XIX, p. 362).
3) G. Kurth, Qu’est-ce que le moyen âge ? (Discours prononcé à Fri bourg,
au Congrès scientifique international des catholiques, le 19 août 1897).
Bruxelles, 1898, p. 3.
*) Id., Ibid., p. 12.
144 M. DE WULF.
puérilement, c’est tout ce qui constitue le moyen âge, son
art, sa religion, sa politique, sa vie sociale. Un préjugé
colossal pèse sur l’époque qui sépare l’antiquité païenne de la
Renaissance. On est convenu, ce semble, de ne pas prendre
au sérieux les oeuvres de ce temps.
Quelle est l’origine de ce préjugé £
M. Kurth, dans le discours que nous avons cité tantôt,
montre à l’évidence que la définition verbale du moyen âge est
due à la transposition d’une classification philologique sur le
terrain de Y histoire. En étudiant le développement de la langue
latine depuis ses origines jusqu’à leur temps, les philologues
du xvie siècle y avaient marqué trois phases : la phase du
latin classique, s’étendant depuis les origines de l’État romain
jusqu’à Constantin le Grand; la phase du latin barbare,
embrassant à leurs yeux, non seulement le latin défiguré que
parlèrent les peuples germaniques, mais encore le latin
savant tel qu’il fut conservé dans les livres, après la création
des langues modernes ; enfin la phase de la renaissance ou
de la latinité régénérée par l’humanisme.
Pour marquer ces trois âges du latin, on les appela
respectivement <• haut âge ou âge supérieur, moyen âge et âge
inférieur ou infime. » l)
Calquant leurs divisions sur celles des philologues, les
historiens s'habituèrent à regarder comme intermédiaires, au
point de vue général de la civilisation, les siècles intercalaires
au point de vue de la latinité.
Une confusion semblable entache les définitions de la
scolastique que nous avons relevées. En histoire de la
philosophie comme en histoire générale, nos contemporains sont
les tributaires inconscients d'un âge ignorant et injuste. Les
pédagogues du xvie siècle définissaient la philosophie scolas-
1) G. Kurth, Qu'est-ce que le moyen âge ? p. 14 à 16.
qu'est-ce que la philosophie scolastique ? 145
tique, qu'ils détestaient d'instinct sans la connaître, par
Y êtymologie du mot et Yappareil extérieur de V enseignement.
Dès le début du moyen âge, on appelait êcolâtre, scolasticus1),
le titulaire d'un enseignement. Le scolasticum officium
était un poste d'honneur, une dignité ecclésiastique, avec ses
privilèges et ses insignes. 2)
D'autre part, les humanistes s'imaginaient que les procédés
en usage dans ces écoles avaient été de tout temps ces formes
abusives d'une logique dévergondée qui abondent dans les
gloses des xve et xvie siècles.
La philosophie moderne reçut en legs de la Renaissance le
mépris hautain que celle-ci affecte pour la scolastique ; durant
la longue nuit de mille ans, la spéculation lui apparut tout au
plus comme un divertissement monacal, un jouet grossier dont
l'humanité doit rougir. Les honteuses calomnies des Vives,
des Nizolius ont déteint sur les jugements des encyclopédistes;
le xvine siècle a mis à la mode les puérilités de Diderot et de
Voltaire.
On les retrouve sous la plume de Brucker, le premier
historien de ce siècle, qui consacre un petit paragraphe de
sa grande. Historia critica Philosophiez à ce qu'il appelle
YkpiuTOTiloaavid. de la scolastique. 3)
lies Allemands ont appelé cet indifférentisme : Der Sprung
ûber das Mittelalter, le saut par dessus le moyen âge.
On s'imaginait, en effet, que sur l'espace d'environ douze
cents ans, depuis la fermeture des écoles grecques par Justinien
en 529, jusqu'à la publication du Discours de la Méthode en
!) Pour Cicéron, le scolasticus est l'homme versé dans l'art de bien parler
et de persuader par son enseignement — ad persuadenduni concinnus»
politus e schola.(In Pisowew, 25). Cfr.PsEUDO-AuGUST.Prmdpta dialedica 10:
" Nam cum scolastici non solum proprie, sed et primitus dicantur ii qui
adhuc in scola sunt, omnes tamen, qui in litteris vivunt, nomen hoc usurpant.»
2) Fulbert de Chartres offre à Hildegaire la férule des écoles et les
tablettes, scolarum ferulam et tabulas. Clerval. Les écoles de Chartres au
moyen âge, du V& au XVI® siècle. Paris, 1895, p. 31.
3) Period. II. Pars 2. lib. 2. c. 3. sect. 3.
146 M. DE WULP.
1637, l'humanité engourdie avait cessé de penser par ellemême
et de poser devant sa réflexion souveraine les grands
problèmes qui jusque là avaient agité les esprits. Avec des
préjugés aussi naïfs, il n'était pas difficile de prendre Descartes
pour un être surhumain qui avait réappris au xvne siècle et
à la société moderne la science sublime étouffée par le
cléricalisme médiéval.
Grande fut la stupéfaction, quand ce pseudo- dégénéré
moyen âge révéla ses trésors artistiques, littéraires,
philosophiques, aux nombreux chercheurs qui s'occupent
aujourd'hui à gratter la poussière séculaire qui le recouvre. On
comprit peu à peu qu'il n'y avait pas d' « entr'acte » médiéval
et que la trame de la pensée ne s'était pas interrompue *).
Sanseverino, Jansen, Trendelenburg, Ehrle, Denifle, Rubczinsky,
Baeumker, Picavet, Hauréau lui-même — pour ne
citer que des contemporains — ont démontré que la
scolastique constitue un mouvement d'idées aussi complexe, aussi
digne d'attention que les plus belles synthèses de l'antiquité.
Le -fil de la tradition qui séparait la philosophie antique de la
philosophie moderne est renoué, et rien ne ressemble moins
à une léthargie intellectuelle que le brillant épanouissement
des idées au xme et au*xvne siècle.
S'il en est ainsi, le moment n'est-il pas venu de rectifier les
définitions en cours de la scolastique, non point en y apportant
quelque réforme de détail, mais en y introduisant un ordre
d'idées nouveau ?
Toute définition extrinsèque est forcément banale, elle
n'apprend rien parce qu'elle ne peut rien apprendre. Une
forme quelconque ne peut-elle pas s'appliquer à n'importe
quel fond ? N'est-il pas vrai de dire que le syllogisme
i) " Si la philosophie est, comme nous l'avons définie, une libre recherche,
nous pouvons dire qu'il y a, depuis l'édit de Justinien (529) jusqu'à la
Renaissance au xve siècle, une sorte d'entr'acte, pendant lequel il n'y a pas, à propreQU'EST-
CE QUE LA PHILOSOPHIE SCOLA.STIQUE l 147
s'adapte à tout corps de doctrine l) ? Et enfin, l'enseignement
oral ne peut-il pas servir de véhicule aux doctrines les plus
opposées ?
De fait, au moyen âge, les chaires ont été mises tour à tour
au service de la vérité et de l'erreur.
La philosophie scolastique ne vit pas de formules vides et
creuses, « sans idées, tirant des conséquences à l'infini, sans
vérifier les principes qui demeurent au-dessus de l'examen*2).
Ces formules recouvrent des doctrines ; — comment en serait-il
autrement ? C'est par ces doctrines qu'il faut juger la
scolastique, et non par ses étiquettes extérieures ou par les
instruments de sa propagation ; il faut pénétrer dans l'édifice au
lieu de le contourner et d'en décrire la façade. Aux définitions
tirées de Vétymologie ou de l'appareil extérieur des écoles, il
faut substituer la définition doctrinale.
La scolastique a des préoccupations dominantes, des allures
originales, un génie propre. Elle constitue un ensemble
organique de doctrines nettement caractérisé. Ce sont ces
doctrines qu'il faut connaître pour entrer en contact avec l'âme
même de la scolastique.
II.
Outre les définitions extrinsèques que nous venons de
relever, il en est une autre, non moins fausse et non moins
accréditée chez les historiens de la philosophie : c'est la définition
ment parler, de philosophie. Durant toute cette période, en effet, l'humanité,
en Occident, est soumise, pour la spéculation, aux dogmes dont l'ensemble
constitue la doctrine chrétienne, et, pour la morale, à la discipline
ecclésiastique fondée sur ces dogmes. (1 faudrait donc, dans une histoire de la
philosophie, franchir cet intervalle de huit ou neuf siècles et passer directement
à l'étude des recherches qui ont préparé l'avènement de la philosophie
moderne. Penjon, Précis dliistoire de la Philosophie, Paris, 1897, p. 165 „.
1) M. Huet va jusqu'à dire que dans la scolastique il y a contradiction entre
le fond et la forme, parce que des idées platoniciennes (fond) sont revêtues
d'une langue péripatéticienne (forme). Op. cit., p. 95.
2) Fouillée, Histoire de la Philosophie. Paris 1883, p. 198.
148 M. DE WULF.
chronologique. Elle assimile la philosophie scolastique*à la
philosophie du moyen âge, comme si la scolastiq'ue avait, à
elle seule, alimenté les spéculations médiévales *).
Que faut-il penser de cette identification ?
A priori, elle doit inspirer nos défiances. Qu'on y songe !
Le moyen âge, au sens large du mot, comprend les quinze
premiers siècles de notre ère ; au sens plus restreint de l'histoire
des idées, il embrasse la période s'étendant de Charlemagne
à la Renaissance (ixe-xve s.). Or, est-il croyable que pendant
ce long écoulement de sa vie, l'humanité se soit reposée dans
une même conception philosophique, la scolastique, et que
pas une voix contradictoire ne se soit élevée au milieu d'un
concert unanime de pensées? Mais ce serait là un phénomène
sans pendant dans l'histoire ! Comment ! Toute civilisation
apparaît comme un complexus effrayant de mouvements
d'idées qui se croisent, s'entrechoquent, se combinent ou se
repoussent. En littérature comme en peinture, en politique
comme en religion, en science comme en philosophie, il y a eu
de tout temps des systèmes dominateurs, il n'y eut jamais des
systèmes monopoleurs. Sur le terrain des arts les romantiques
et les classiques, en politique les démocrates et les
aristocrates, en religion les hétérodoxes et les orthodoxes
entretiennent de perpétuels débats ; quant à la philosophie, depuis
que le monde est monde, elle semble être, de tous les
départements de l'activité humaine, celui où se réalise le plus à la
lettre cette parole des livres inspirés : mundum tradidit disputationi
eorum.
L'histoire nous l'atteste, au moyen âge pas plus que dans
l'antiquité et l'ère moderne, on n'a assisté au spectacle de
l'absolutisme d'une théorie philosophique.
Il suffira d'un exemple pour le démontrer. Le prince des
scolastiques, saint Thomas d'Aquin, professe une philosophie
') Cousin, Histoire générale de la Philosophie, Paris, 1864, p. 189. — Ueberweg,
Geschichte der Philosophie, Berlin, 1886, II, p. 127, etc., etc. Cfr. note
de la page 149.
QU'EST- OE QUE LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE ? 149
profondément individualiste, où la substantiate des êtres
contingents est vigoureusement affirmée vis-à-vis de la
personnalité de l'Être absolu. Rien n'est plus contraire à la doctrine
du Docteur angélique que la confusion panthéistique de Dieu
et des créatures. Or, le panthéisme est professé au temps de
saint Thomas, à Paris même, dans des chaires voisines de la
sienne. L'averroïsme, dont Siger fut le leader pendant la
seconde moitié du xine siècle, inscrit le panthéisme à la
première page de sa synthèse philosophique. Dira-t-on que cette
doctrine mérite le nom de doctrine scolastique au même titre
que celle de saint Thomas? L'histoire proteste contre ces
assimilations, et saint Thomas entend si peu se trouver en
compagnie de panthéistes qu'il écrit un opuscule de imitate
intellectus contra Averroïstas.
Aux paroles se joignent les faits. Aux xme et xive siècles,
les « vrais » scolastiques remuent ciel et terre pour extirper
l'averroïsme des écoles, et leurs agitations aboutissent à des
prohibitions officielles, périodiquement renouvelées dans
l'université de Paris.
Mais, dira-t-on peut-être, ne pourrait-on se servir du
terme scolastique comme d'une grande étiquette couvrant
Yensemble des doctrines du moyen âge ? l) On lui conserverait
alors sa signification chronologique, tout en admettant la
diversité des systèmes médiévaux. C'est provoquer à plaisir
le chaos des idées, et donner à des choses contradictoires
une appellation identique, au mépris de toutes les règles du
langage humain. S'il est accordé qu'il y a au moyen âge non
pas une philosophie, mais des philosophies, opposées entre
elles, irréductibles à des communs principes, il faut donner à
chacune de ces philosophies une dénomination distincte.
l) M. Picavet : *' La scolastique, au sens restreint du mot, désigne les
recherches spéculatives du îxe au xve siècle, où, à côté de quelques données
scientifiques, dominent la philosophie et la théologie. „ Abélard et Alexandre
de Halès, créateurs de la méthode scolastique, Paris, 1896.
M. Hauréau : " Tous les systèmes sont représentés dans la philosophie
scolastique, elle n'est donc pas un système. „ (Dictionnaire des sciences
philosophiques, in verbo scolastique.)
150 M. DE WULF.
Une convention ratifiée par les siècles appelle scolastiques
les doctrines des saint Anselme, des saint Thomas, des
Duns Scot. Respectons cette convention : appliqué aux
doctrines ennemies, le nom de scolastique ne peut être qu'un
sobriquet.
Dans tout parti où l'on a le respect d'un programme, le
culte d'une idée, il faut savoir, à un moment donné, rompre
avec des dissidents.
A tous les siècles du moyen âge, à côté de la doctrine que
nous appellerons scolastique, il y a eu une ou plusieurs
doctrines que nous appellerons antiscolastiques. L'hégémonie des
intelligences est une conquête qui n'est jamais pacifique ; le
royaume intellectuel souffre violence.
Le panthéisme est la forme principale de Tantiscolastique ;
il se développe parallèlement à la scolastique. Au ixe siècle,
nous le voyons apparaître, à la cour même de Charles le
Chauve, professé par Jean Scot Érigène, qu'on peut appeler le
premier et le plus redoutable des antiscolastiques du prémoyen
âge. l) Car les écrits de Scot Érigène, malgré des prohibitions
réitérées, s'infiltrent dans les écoles d'Occident ; le xne siècle
les lit et voit naître le plus vil des panthéismes, le panthéisme
matérialiste. Pour David de Dinant, en effet, la matière et
Dieu sont identiques et constituent le fond de toutes choses.
« Error fuit Davidis de Dinanto, qui stultissime posuit Deum
esse materiam » , dit saint Thomas. 2) Le germe du panthéisme
s'était maintenu dans les écoles, au moment où l'introduction
!) Presque tous les historiens du moyen âge rangent Jean Scot Érigène
parmi les scolastiques! V. p. ex. Penjon, op. cit. p. 175; Rehmke, Grundriss
der Gesch. d. Philosophie, Berlin, 1896, p. 89 ; Ueberweg, op. cit., p. 130.
" Chose remarquable ! Non seulement Scot Erigène est le père de la
philosophie scolastique, mais il semble qu'il en renferme en lui tous les
développements. „ Saint René Taillandier, Scot Erigène et la philosophie
scolastique, Paris 1843. Rien n'est plus faux que cette classification.
2) Summa Theol. I. q. III. a. 8. in corp.
qu'est-ce que la philosophie scolastique ? 151
des oeuvres nouvelles d'Aristote préparait l'apogée de la
pensée scolastique ; et c'est sans contredit la raison pour
laquelle l'Averroïsme obtint si facilement droit de cité en
Occident. Il a survécu aux xine et xive siècles ; dans les
universités italiennes du xve siècle, le nom d'Averroës est dans
toutes les bouches, et c'est pour entendre ses théories
négatrices de l'immortalité personnelle et de la vie future que les
auditoires passionnés poussent ce cri frénétique : « Parleznous
de l'âme, parlez-nous de l'âme. »
Le panthéisme n'est pas la forme unique de l'antiscolastique.
Les nombreuses hérésies qui ont travaillé tout le moyen
âge, impliquent la plupart un système de philosophie en
opposition avec celui des scolastiques.il suffira de citer l'hérésie des
Cathares, où se perpétuent les doctrines de Lucrèce et d'Epicure,
et contre laquelle Alain de Lille, au xne siècle, doit encore
diriger son Ars catholicoe fidei.
A la fin du moyen âge, les systèmes se multiplient, la mêlée
des idées devient générale. Le mysticisme allemand, la
théoso'phie de Bovillus et de Giordano Bruno, le platonisme
de Bessarion et de Marsile Fîcin, le pseudo-aristotélisme
d'Achillinus et de Niphus, le pythagoréisme cabalistique de
Reuchlin, et bien d'autres doctrines se donnent la main pour
combattre la doctrine traditionnelle.
Ce n'est pas tout. L'assimilation des termes : philosophie
scolastique et philosophie médiévale vient se heurter à une
autre difficulté. La philosophie médiévale, en effet, ne
comprend pas seulement les synthèses qui se développent en
Occident. Parallèlement à la marche du génie occidental, se
poursuivent deux autres courants dont des travaux récents
mettent en évidence la force et l'orientation; c'est, d'une part,
la philosophie byzantine, d'autre part la philosophie asiatique.
Bannie d'Athènes et d'Alexandrie, la philosophie grecque se
transplanta dans la capitale de l'empire d'Orient. Elle s'y
152 • M. DE WULF.
maintint pendant tout le moyen âge, mais son développement
fut irrégulier, lent, comme le génie byzantin lui-même/
Bien que Byzance pût recueillir l'héritage des idées antiques
dans leur langue originale, l'infiltration de la philosophie
grecque y fut beaucoup moins profonde que dans la
civilisation arabe, où cependant le fonds grec devait subir tant de
transvasements.
Cependant cette philosophie suit une marche autonome, elle
accuse les pulsations d'une civilisation spécifique. Comparez
au ixe siècle le patriarche Photius et le palatin Scot Érigène,
ou bien au xne siècle Michel Psellus, professeur à l'Académie
de Constantinople, premier ministre de Michel Parapinakes, —
et Jean de Salisbury, familier des écoles de Paris, homme de
confiance du Vatican et de la Cour d'Angleterre : vous saisirez
sur le vif combien le génie pompeux et, souvent vide de Byzance
diffère de la froide et spéculative raison de l'Occident.
Que dire du faisceau de doctrines disparates qu'on réunit
sous le nom de philosophie asiatique ? — la science
arménienne illustrée par David l'arménien ; le courant d'idées
persan inauguré par les réfugiés de la philosophie grecque
à la cour de Chosroës Nuschirwan et dans les académies de
Nisibis et de Gandisopora ; la culture syrienne si florissante
aux écoles de Resaina, de Chalcis et d'Edesse ; enfin et
surtout le brillant épanouissement du péripatétisme arabe,
dans le royaume d'Asie et dans celui d'Espagne.
Tous ces peuples, depositaires.de la tradition grecque, ont
leur mode de penser distinct, résultant des multiples influences
de leur constitution propre, de leurs relations scientifiques,
de leurs institutions religieuses, politiques, sociales, voire
même du climat et du milieu physique où ils évoluent.
Pendant toute la période antérieure au xme siècle, les
courants occidental, byzantin, arabe, se développent avec une
entière indépendance. Paris, Byzance et Bagdad sont trois
centres intellectuels, ignorants l'un de l'autre, et nous y ren'
^ qu'est-ce que la philosophie scolastique ? 153
II
coîîtrons simultanément au ixe siècle trois personnalités, Jean
Scot'.Érigène,- Photius, Alkendi, qui professent des idées
diverses, en commentant les mêmes sources, et cela sans
même se douter que d'autres cieux abritent des émules de
leurs travaux philosophiques.
Si l'on croit pouvoir appeler du même nom de scolastiques
des philosophies aussi disparates, il n'y a pas de raison
d'exclure de , cette *• classification les philosophies chinoise et
indienne, puisqu'au pays de Bouddha, toute tradition
philosophique n'a pas été détruite au moyen âge.
En résumé, la scolastique n'est pas l'ensemble des doctrines
qui se sont fait jour au moyen âge; elle n'est. qu'une des
nombreuses écoles du temps, si l'on veut « l'École » par
excellence, parce qu'elle est la plus belle, la plus puissante et la
plus universellement répandue en Occident.
(à suivre.) M. De Wulf.
REVUE NEO-SCOLASTIQUE. 11

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