Persée : Trinité et naissance mystique chez Eckhart et Tauler par Jean Reaidy-deux hérétiques inspirés par le cordonnier Jacob Böeme,jamais déclarés « Bienheureux » à la différence de Henri Suso et de Ruysbroeck l’admirable

Revue des Sciences Religieuses
Trinité et naissance mystique chez Eckhart et Tauler
Jean Reaidy
Résumé
La mystique de la naissance, selon Eckhart et Tauler, présuppose nécessairement une théologie trinitaire originaire. Le naître
originaire est un naître éternel et continuel dans l’Abîme abyssal de la vie trinitaire. Naître de Dieu en Dieu, c’est laisser Dieu
naître en nous tel qu’il s’engendre lui-même en lui-même. L’homme, engendré du Père dans le Fils par l’Esprit, est enfanté sans
cesse là où le Père ne cesse de s’engendrer lui-même et d’engendrer son Fils dans la communion avec l’Esprit dans son Fond
sans fond qui est le Principe de la Déité. Le fait d’écouter le Verbe éternel dans le Silence du Père par l’Esprit nous donne de
naître en tant que parole divine. Conformément aux intuitions d’Eckhart, Tauler nous dit que l’engendrement de l’âme dans la
vie trinitaire fait d’elle une âme maternelle, paternelle, filiale, spirituelle, c’est-à-dire le Lieu de la naissance trinitaire. Naître
mystiquement à l’image du naître trinitaire est la condition de toute divinisation et de toute communion vivante universelle.
Abstract
Mystical birth, according to Eckhart and Tauler, presupposes necessarily Tri nity’s theology. The eternal birth is a continual birth
in God’s abyssal Abyss. To be born from God in God, it’s to let God be born in us such as he engenders himself in himself. The
man, engendered from the Father in the Son by the Spirit, is ceaselessly engendered mere where the Father does not stop
engendering himself and engendering his Son in the community with the Spirit in his bottomless Bottom which is the Principle of
the Godhead. Listening to the eternal Word in the Silence of the Father by the Spirit lets us be born as a divine word. Tauler tells
us that the soul’s engendering in the God’s life makes of it a maternal, paternal, filial and spiritual soul, i.e. Trinity’s birth
exemple. To be mystically born in the condition of divinisation’s theology and of living universal communion.
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Reaidy Jean. Trinité et naissance mystique chez Eckhart et Tauler. In: Revue des Sciences Religieuses, tome 75, fascicule 4,
2001. 700e anniversaire de la naissance de Jean Tauler. pp. 444-455.
doi : 10.3406/rscir.2001.3596
http://www.persee.fr/doc/rscir_0035-2217_2001_num_75_4_3596
Document généré le 01/10/2015
Revue des sciences religieuses 75 n° 4 (2001), p. 444-455 \
TRINITE ET NAISSANCE MYSTIQUE
CHEZ ECKHART ET TAULER
La mystique de la naissance, selon Eckhart et Tauler, trouve ses
racines dans une théologie trinitaire originaire, puisque c’est dans le
naître trinitaire que toute naissance trouve son Lieu initial. Mais
qu’est-ce qui rend possible la révélation d’une telle naissance divine ?
Seul Celui qui vit dans le sein paternel éternellement nous l’a
révélée (1).
Eckhart, en se référant à l’évangile de Saint Jean (2), écrit : « C’est
dans ce sens qu’il faut entendre la parole de Notre-Seigneur : « Tout
ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai révélé. » Qu’est-ce donc
que le Fils entend de son Père ? Le Père ne peut qu’engendrer, le Fils
ne peut qu’être engendré » (3). Et Eckhart ajoute : « Le parler du Père
est son engendrer, l’acte d’entendre du Fils est son se trouver
engendré » (4).
I. LE NAÎTRE TRINITAIRE
Si le Père ne peut qu’engendrer, c’est parce qu’il est «pur
engendrer » (5). « Le mot « Père », écrit Eckhart, donne à entendre la filiation,
le mot « Père » indique un pur engendrer » (6). Être « pur engendrer »,
s’engendrer soi-même, et engendrer, c’est ce qui manifeste la paternité
du Père. Si le Père ne cesse d’oeuvrer, c’est parce qu’il ne peut pas
cesser d’engendrer. « Notre nom, c’est que nous devons être engendrés,
et le nom du Père est « engendrer » » (7). C’est pourquoi, « le plus noble
désir de Dieu est d’engendrer » (8) du fait qu’il « a toute sa joie dans
(1) Cf. Jn 1, 18.
(2) Cf. Jn 15, 15.
(3) Eckhart, Sermon 29, trad, de Libéra, Paris, Flammarion, 1993, p. 330.
(4) Eckhart, Sermon 27, trad. G. Jarczyk & P.-J. Labarrière, Albin Michel,
1998, p. 247-248.
(5) Souligné par nous.
(6) Eckhart, Sermon 4, trad, de Libéra, p. 245.
(7) Eckhart, Sermon 13, trad. Ancelet-Hustache, 1. 1, Paris, Seuil, 1974, p. 128.
(8) Eckhart, Sermon 11, trad. Ancelet-Hustache, p. 115.
TRINITÉ ET NAISSANCE MYSTIQUE 445
la naissance » (9). Et de plus : « Tout ce qui est en Dieu, cela le meut
à engendrer ; oui, de par son fond et de par son essentialité et de par
son être le Père se trouve mû à engendrer » (10). L’intériorité du Père
est le Fond sans fond de la Déité là où Y Opérer initial (1 1), c’est-à-dire
la non-opération au-delà de toute opération considérée comme
Opération originaire n’est autre que Pengendrement par et dans sa vie même.
En engendrant son propre Abîme, le Père demeure en lui-même et
en demeurant en lui-même, il s’auto-engendre et engendre (12),
puisqu’il reste, selon Eckhart, Unité absolue en jaillissant en lui-même.
« C’est dans cette Pureté que Dieu, le Père éternel, puise la plénitude
et l’abîme de toute sa déité. Cet abîme, II l’engendre aussi dans son
Fils unique, pour que nous soyons aussi le même Fils. Mais, pour Lui,
engendrer c’est demeurer en Lui-même et demeurer en Lui-même c’est
engendrer hors de Lui-même. Tout cela reste l’Un jaillissant en Luimême
» (13).
Et Eckhart ajoute : « Dieu s’engendre à partir de lui-même dans
soi-même et s’engendre à nouveau dans soi » (14).
Il y a à la fois cette demeurance en soi et ce jaillissement continuel
en soi qui décrit ce mouvement immanent sans mouvement, l’Archi-
Mouvement de l’Archi-Événement de la venue du Père en lui-même.
Le dynamisme immanent à la vie du Père comme dynamisme de
son auto-engendrement est ce dynamisme fondé sur le demeurer en soi
(9) Eckhart, Sermon 59, trad. Ancelet-Hustache, t. 2, 1978, p. 194. Voir aussi
Sermon 51, trad, de Libéra, p. 344 : « Toute la joie du Père, toute sa tendresse et
tous ses sourires ne s’adressent qu’au Fils. En dehors du Fils le Père ne connaît rien
de rien. Il trouve, en effet, tant de joie dans son Fils qu’il n’a pas besoin d’autre
chose que d’engendrer son Fils ».
(10) Eckhart, Sermon 39, trad. G. Jarczyk & P.-J. Labarrière, 1999, p. 71.
(11) Cf. Eckhart, Sermon 31, trad, de Libéra, p. 22 : « Qui me demanderait,
écrit Eckhart, ce que faisait Dieu dans le ciel, je dirais : il engendre son Fils et
l’engendre de façon pleinement nouvelle et dans la fraîcheur et a si grand plaisir en
cette oeuvre qu’il ne fait rien d’autre que d’opérer cette oeuvre. »
(12) Eckhart, Sermon 51, trad, de Libéra, p. 344-345 : « Nos maîtres nous
enseignent que tout ce qui est connu ou né est une image ; ils disent : pour pouvoir
engendrer son Fils unique, le Père doit engendrer sa propre Image qui demeure au
fond de lui-même. L’Image telle qu’elle a été en Lui dé toute éternité, c’est sa forme
qui demeure en Lui-même (forma illius). La nature l’enseigne, et cela me paraît tout
à fait juste, il faut tenter de montrer ce qu’est Dieu à l’aide de comparaisons, tantôt
celle-ci, tantôt celle-là. Toutefois, comme II n’est Lui-même ni ceci ni cela, le Père
ne trouve satisfaction en rien, II se retire dans sa primauté, au plus intime de luimême,
dans le fond et le noyau de sa paternité, où il a été de toute éternité en
Lui-même et où II jouit de Lui-même dans sa paternité, Père en tant que Père de
Lui-même dans l’unique Un. »
(13) Eckhart, Sermon 28, trad, de Libéra, p. 326. Voir aussi le Sermon 29 qui
définit le Père comme un « Un pur jaillissant en Lui-même » (Ibid., p. 328).
(14) Eckhart, Sermon 43, trad. G. Jarczyk & P.-J. Labarrière, 1999, Albin
Michel, p. 93.
446 J. REAIDY
présupposé par le jaillir de soi en soi et le retour à soi dans l’unité
plénière à soi.
C’est dans ce même dynamisme d’auto-engendrement paternel que
le Fils est engendré sans cesse et « sans relâche » et que l’Esprit ne
cesse de « fleurir ».
Le jaillissement du Fils (15) de l’intériorité vivante paternelle est
jaillissement dans le jaillissement en soi paternel, ce jaillissement en
soi présuppose le demeurer en soi originaire du Père, de sorte qu’un
tel jaillissement filial demeure solidaire du retour du Fils au Père par
l’Esprit, ce retour lié au retour du Père incessant à lui-même et sa
rentrée à chaque fois renouvelée en lui-même. L’Esprit, lui aussi, flue
du Père et du Fils dans le même mouvement de leur venue éternelle
en eux-mêmes dans l’unité parfaite et reflue dans le Père et le Fils en
vivant en eux dans l’unité de l’essence divine (16).
Et pour insister sur l’unité originaire dans la vie trinitaire que
présuppose tout engendrement, Eckhart dit : « s’il naît en toi autre que
le Fils, tu n’as pas non plus le Saint-Esprit, et la grâce n’opère pas en
toi. Car l’origine du Saint-Esprit, c’est le Fils. Si le Fils n’était pas, le
Saint-Esprit non plus ne serait pas. Le Saint-Esprit ne peut avoir nulle
part son émanation ni sa floraison, si ce n’est à partir du Fils. Là où
(15) Cf. Maître Eckhart, Le grain de sénevé, Strophe I, Paris, Arfuyen, 1996,
p. 1«5 Ôi le trésor si riche
où commencement fait naître commencement
Ô le coeur du Père
d’où à grand-joie
sans trêve flue le Verbe !
et pourtant ce sein-là
en lui garde le Verbe. C’est vrai. »
(16) Sur la différence entre Déité et Dieu cf. Eckhart, Traités et Sermons, trad,
de Libéra, p. 389. Voir aussi M.-A. VANNIER, « La Déité chez Eckhart », In
Encyclopédie des religions, t. 2, Paris, Bayard Éditions, 1997, p. 1510-1511.
Seule l’unité dans la Déité rend possible la distinction dans la Trinité, puisque,
selon Eckhart et Tauler, l’unité unifie la multiplicité et la distinction présuppose
l’unité. Plus il y a unité, plus il y a distinction. Cela ne peut être vrai que parce que
le Père, le Fils et l’Esprit sont un et que Dieu et l’homme « ne font qu’un » et ne
font pas nombre. (Cf. Eckhart, Sermons 6; 10; 11 ; 13; 14; 32; Tauler, Sermons
11 et 15).
Et concernant la question de la demeurance du Fils et l’Esprit dans le Père unie
à leur jaillissement hors de lui, Eckhart dit : « le Père est un commencement de la
Déité, car il se comprend Lui-même en Lui-même. De Lui sort le Verbe éternel qui
demeure en Lui, et le Saint-Esprit émane des deux en demeurant en eux » (Eckhart,
Sermon 15, trad, de Libéra, p. 315). Et nous lisons, chez Eckhart, ces vers tirés du
Granum sinapis impliquant une vision poétique décrivant le mouvement de la
naissance trinitaire :
« L ‘anneau merveilleux
est jaillissement,
son point reste immobile. » (Strophe III, op. cit., p. 19).
TRINITÉ ET NAISSANCE MYSTIQUE 447
le Père engendre son Fils, là il lui donne tout ce qu’il a selon l’être et
la nature. C’est dans ce don que sourd le Saint-Esprit » (17).
« Tout ce qu’a le Fils, il l’a de son Père, être et nature, pour que
nous soyons le même Fils. Le Saint-Esprit, personne ne l’a non plus,
à moins d’être le Fils unique » (18).
Personne ne peut naître dans l’Esprit Saint, que s’il devient un avec
le Fils Unique. C’est pourquoi plus l’homme est fils du Père dans le
Fils, plus il naît dans l’Esprit et l’Esprit naît en lui, puisque l’Esprit
fleurit là où le Père engendre son Fils en s ‘engendrant lui-même et là
où l’homme est engendré par le Père dans le Fils. Tout cela est possible
parce que le Fils et l’Esprit sont un dans l’unité de la paternité.
Jean Tauler, en parlant des trois naissances tout précisément dans
le Premier sermon, c’est-à-dire de Pengendrement du Fils de toute
éternité dans le sein du Père (19), la naissance du Fils incarné et la
naissance du Fils dans l’âme, nous dit de la première naissance
originaire que le Père, en s’auto-comprenant et en scrutant ses propres
profondeurs, s’exprime lui-même à partir de ce qui est imprimé en lui
et se manifeste dans sa Parole vivante, son Fils unique qu’il engendre
dans sa propre vie. Et l’Esprit s’épanouit de cette étreinte de soi du
Père dans son Fils et l’étreinte de soi du Fils dans le Père, une étreinte
intérieure donnant naissance à cette pleine connaissance de soi du Père
continuelle dans son Fils se traduisant en une pleine « complaisance »
que le Père et le Fils éprouvent en eux-mêmes, une complaisance
éternelle et à jamais nouvelle. « Cette complaisance, écrit Tauler,
s’épanche en un amour ineffable qui est le Saint-Esprit ».
« Quelle est donc, écrit Tauler, la propriété que nous devons
considérer et étudier dans le Père engendrant son Fils ? Le Père, en vertu
même de sa propriété personnelle de Père, rentre en lui-même avec
son intelligence divine. Dans une claire compréhension, il pénètre en
lui-même le fond essentiel de son être éternel et, par cette simple
compréhension, il s’exprime parfaitement dans une parole qui est son
Fils ; c’est en effet dans la connaissance que le Père a de lui-même que
consiste précisément la génération de son Fils dans l’éternité. Le Père
demeure en lui-même en vertu de l’unité de l’essence, et il sort de
lui-même en vertu de la distinction des personnes.
Ainsi donc, le Père prend conscience de lui-même, se connaît, puis
il sort de lui-même en engendrant sa propre image, celle même qu’il
(17) Eckhart, Sermon 11, trad, de Libéra, p. 290-291.
(18) Eckhart, Sermon 29, trad, de Libéra, p. 330.
(19) Cf. Jean Tauler, Sermon 29, Paris, Cerf, 1991, p. 218 : « C’est sûrement
dans ce fond que le Père du ciel engendre son Fils unique, cent mille fois plus vite
qu’il ne faut pour cligner de l’oeil, d’après notre manière de comprendre, dans le
regard d’une éternité toujours nouvelle, dans l’inexprimable resplendissement de
lui-même. »
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a d’abord reconnue et saisie en lui-même. Il rentre alors de nouveau
en lui-même par une parfaite complaisance en son être. Cette
complaisance s’épanche en un amour ineffable qui est le Saint-Esprit (20).
C’est ainsi que Dieu demeure en lui-même, sort de lui-même et rentre
en lui-même. Voilà pourquoi toutes les sorties ne se font que pour des
rentrées (21). »
/. 1. Naissance et Don
Que le Père soit « pur engendrer », qu’il s’engendre soi-même et
engendre est lié au fait qu’il est don de soi se phénoménalisant dans
l’enfantement. Dieu est Don et en se donnant à lui-même, il se donne
lui-même complètement et ce qu’il donne, il le donne, nous dit Eckhart,
« sous le mode de l’égalité et sous le mode de l’enfantement. (…) Il se
donne lui-même sous le mode de l’enfantement, car l’oeuvre la plus
noble en Dieu est d’enfanter. » (22)
« Dieu ne peut donner peu ; ou bien il doit tout donner à la fois ou
ne rien donner du tout » (23).
« Le Dessein de Dieu, c’est de se donner à nous entièrement » (24).
Et pour le faire « il créa l’âme si égale et commensurable à Lui qu’il
pût se donner à elle : car ce qu’il lui donne d’autre, elle le tient pour
rien » (25).
En commentant Jn 1, 17, Eckhart écrit : « II dit : « tous les dons ».
(…) Dieu n’aime rien tant qu’à faire de grands dons. (…) « Dons » est le
nom propre des grandes choses, et ils appartiennent à Dieu de la façon
la plus propre et la plus intime » (26), puisque « Dieu ne donne pas
moins que Dieu ».
Sur la question de l’enfantement et sa relation avec le don, Tauler
cite Boëce et Augustin qui disent que « la nature de Dieu, son caractère,
c ‘est de se donner » (27).
(20) La filiation divine, selon Tauler, est filiation dans l’Esprit Saint. L’agir de
l’Esprit Saint dans les enfants de Dieu est un agir en vue de leur naissance. Seul
l’homme mû par l’Esprit est capable de naître spirituellement dans la vie, puisque
c’est l’Esprit qui « témoigne avec nos esprits que nous sommes enfants de Dieu » et
« co-héritiers du Christ » (Rm 8, 16-17) et fait de nous fils du Père dans le Fils (Cf.
Tauler, Sermon 29, op. cit., p. 219-220).
(21) Tauler, Sermon 1, op. cit., p. 15.
(22) Eckhart, Sermon 59, trad. G. Jarczyk, P.-J. Labarrière, Paris, Albin
Michel, 1999, p. 201.
(23) Eckhart, Sermon 5a, trad, de Libéra, p. 249.
(24) Eckhart, Sermon 11, trad, de Libéra, p. 291.
(25) Eckhart, Sermon 4, trad, de Libéra, p. 245.
(26) Eckhart, Sermon 4, trad, de Libéra, p. 243.
(27) Tauler, Sermon 1, op. cit., p. 14.
TRINITÉ ET NAISSANCE MYSTIQUE 449
Nous sommes donnés à nous-mêmes dans l’auto-donation de Dieu
qui, en nous donnant à nous-mêmes, s’enfante en nous et nous enfante
en lui continuellement tel qu’il s’engendre lui-même en lui-même.
C’est ainsi que tout ce qui est donné par le Père dans toute naissance
filiale n’est autre que sa vie même. Enfanter, c’est vivre complètement
dans … à travers le don de soi à … selon un mouvement intérieur
originaire continuel.
/. 2. Le « Maintenant éternel » de la naissance
Eckhart ainsi que Tauler voient que tout ce qui est intérieur à Dieu
vit dans l’éternité dans ce « maintenant » d’éternité (28) toujours
nouveau et frais.
La toute nouvelle naissance continuellement vivante n’est autre que
ce qui est déjà né depuis toujours dans le Naître éternel et qui ne cesse
de naître dans l’unique mouvement sans mouvement de la naissance
dans la Trinité.
Être engendré dans l’éternel présent du Père (29), c’est être
engendré éternellement, « tous les jours et à chaque instant », « aujourd’hui »
et «de nouveau» (30) d’une façon continuelle dans l’éternité de
l’engendrement du Fils unique (31).
Sur F aujourd’hui divin en relation avec la naissance dans le coeur
du Père, Eckhart écrit : « « Aujourd’hui je t’ai engendré. » « Qu’est-ce
qu’aujourd’hui »? L’éternité. Je me suis éternellement engendré moi
toi, et toi moi (32). »
L’âme doit dépasser tout temps limité pour que le Père puisse
engendrer son Fils en elle en la faisant naître en lui dans l’éternité du
Naître originaire (33). C’est pourquoi, Dieu ne peut envoyer son Fils
pour venir dans l’âme dans la plénitude du temps qu’à condition que
celle-ci soit libérée de toute détermination temporelle.
« Quand nous sommes arrivés au-delà du temps et des choses
temporelles, nous sommes libres et joyeux de tout temps, et c’est alors la
plénitude du temps, et c’est alors que le Fils de Dieu est engendré en
(28) Cf. Eckhart, Sermon 29, trad. G. Jarczyk & P.-J. Labarrière, p. 260 : « II
(le Père) engendre dans le maintenant et l’aujourd’hui » de l’éternité.
(29) Cf. Eckhart, Sermon 10, trad, de Libéra, p. 284 :« Le jour de Dieu est
là où F âme est dans le jour de l’éternité en un instant essentiel ; c’est là que le Père
engendre son Fils unique dans un instant présent, et c’est là que l’âme renaît en
Dieu. »
(30) Ps 2, 7 ; He 1, 5. Cf. Tauler, Sermon 70, op. cit., p. 569.
(31) « C’est de cela que Notre Seigneur dit : « Tu me nommeras Père et ne
cesseras d’entrer à la poursuite de ma hauteur; mais je t’ai engendré aujourd’hui
par mon Fils et dans mon Fils » » (Jr 3, 19 ; Tauler, op. cit., p. 219).
(32) Sermon 14, trad, de Libéra, p. 309.
(33) Cf. Sermon 38, trad. G. Jarczyk & P.-J. Labarrière, p. 60.
450 J. REAIDY
toi. J’ai dit un jour : quand le temps tut rempli, Dieu envoya son
Fils » (34). Et il ajoute dans un autre Sermon : « J’ai dit un jour ici
même : Dieu envoya son Fils dans la plénitude du temps de l’âme,
quand elle a dépassé tout temps. Quand l’âme est vide du temps et du
lieu, alors le Père envoie son Fils dans l’âme » (35).
/. 3. La naissance dans le Silence
Eckhart ainsi que Tauler parlent de cet enfantement du Verbe et de
l’homme dans le silence paternel. Il y a une connexion originaire entre ?
écouter dans le silence le parler du Père et être engendré. Eckhart dit : I
« Le parler du Père est son engendrer, l’acte d’entendre du Fils est son \
se trouver engendré » (36). En écoutant le Père dans le silence de la I
Déité, le Fils est engendré comme Parole du Père dans le parler paternel. \
Le parler (37) du Père parlant le Verbe est l’engendrer du Père engen- [
drant le Fils. Être Parole, c’est écouter dans le silence le parler de |
l’engendrer. C’est ainsi qu’être engendré dans le Verbe, c’est être
enfanté dans le parler du Père et par là même être parole divine. Le
Père nous parle quand il nous enfante dans son Verbe par l’Esprit. « Le
Père lui-même, ajoute Eckhart, n’entend rien que ce même Verbe, il
ne connaît rien que ce même Verbe, il ne prononce pas rien que ce
même Verbe, il n’engendre rien que ce même Verbe. Dans ce même
Verbe le Père entend et le Père connaît et le Père s’engendre lui-même,
et aussi ce même Verbe et toutes choses, et sa Déité jusqu’en son fond,
lui-même selon la nature et ce Verbe avec la même nature dans une
autre Personne. (…) Dans ce Verbe, le Père prononce mon esprit et ton
esprit et l’esprit de tout être humain, semblable à ce même Verbe. Dans
cette même Parole, tu es et je suis naturellement fils de Dieu comme
ce même Verbe » (38). Dans la mesure où le Père prononce son Verbe
dans l’homme tel qu’il est médité, écouté et connu par lui et en lui,
l’homme naît comme verbe et comme « ad-verbe à côté du
Verbe » (39). Naître dans le Verbe et comme verbe divin, c’est naître
comme fils (40). L’homme ne peut attirer le Verbe pour qu’il naisse
(34) Sermon 11, trad, de Libéra, p. 290.
(35) Sermon 4, trad, de Libéra, p. 246.
(36) Eckhart, Sermon 27, trad. G. Jarczyk & P.-J. Labarrière, p. 247-248.
(37) Eckhart, Sermon 9, trad, de Libéra, op. cit., p. 280 : « (….) Mais il est
encore un troisième Verbe, qui reste non-dit et impensé et ne sort jamais, mais
demeure éternellement dans celui qui le dit ; il est reçu sans discontinuer dans le
Père, qui le dit, et reste à l’intérieur ».
(38) Cf. Eckhart, Sermon 49, trad. Ancelet-Hustache, t. 2, p. 119-220.
(39) Cf. Eckhart, Sermon 9, trad. Ancelet-Hustache, p. 104.
(40) Cf. Eckhart, Sermon 12, trad, de Libéra, p. 296 : « Qui veut entendre le
Verbe de Dieu doit s’être entièrement laissé : dans le Verbe éternel, ce qui entend
est identique à ce qui y est entendu. Tout ce qu’enseigne le Père éternel, c’est son
être, sa nature et toute sa déité ; II nous le révèle entièrement dans son Fils unique
et nous enseigne que nous sommes le même Fils. »
TRINITÉ ET NAISSANCE MYSTIQUE 451
en lui que dans la mesure où il devient le lieu du silence de la Déité,
c’est-à-dire le Lieu du parler paternel et de son Verbe. Tauler écrit
dans ce sens : « Tu ne peux pas entrer dans l’intériorité du Verbe qu’en
laissant toute la place à l’écoute. Et c’est là que le Verbe t’enfante par
sa Parole vivante une fois que tu l’attires par ton silence » (41).
II. La naissance de Dieu dans l’âme
Dieu, écrit Eckhart, «m’engendre en tant que Lui-même et II
s’engendre en tant que moi-même » (42), puisque « tout ce que Dieu
opère est Un » (43). Dans la mesure où Dieu naît dans l’homme,
l’homme naît en Dieu. Mais pour que Dieu naisse dans l’homme, il
faut que ce dernier ne laisse pas naître en lui autre chose que Dieu
lui-même. C’est pourquoi, il faut qu’il se libère du néant créé pour
s’enfoncer dans l’abîme incréé. «S’écouler dans le fond » (44) là où
le Père engendre sans cesse son Fils, c’est fluer du Père et refluer dans
sa vie avec le Fils et par l’Esprit selon le mouvement primordial de la
venue de Dieu en nous et notre venue en lui.
Et si quelqu’un, écrit Tauler, veut sentir sa naissance en Dieu, il
faut « qu’il se tourne vers l’intérieur, bien au-dessus de toute l’activité
de ses facultés extérieures et intérieures, (…) et qu ‘il se plonge et
s’écoule dans le fond. La puissance du Père vient alors, et le Père
appelle l’homme en lui-même par son Fils unique, et tout comme le
Fils naît du Père et reflue dans le Père, ainsi l’homme, lui aussi, dans
le Fils, naît du Père et reflue dans le Père avec le Fils, devenant un
avec lui » (45).
(41) Tauler, Sermon 1, p. 17.
(42) Eckhart, Sermon 6, trad, de Libéra, p. 262. Nous nous contentons de
signaler, dans ce cadre, l’importance des travaux élaborés par Michel Henry portant
sur la phénoménologie de la naissance et s’inspirant de la pensée eckhartienne. Voir
M. Henry, « Phénoménologie de la naissance », In Alter 2 (1994) ; C’est Moi la
Vérité, Paris, Seuil, 1996 et Incarnation, une philosophie de la chair, Paris, Seuil,
2000.
(43) Idem.
(44) Tauler, Sermon 70, p. 569 : « Si l’esprit se plonge pleinement et se fond,
avec ce qu’il y a de plus intime, dans le plus intime de Dieu, il y sera recréé et
renouvelé, et l’esprit est d’autant plus inondé et surinformé par l’esprit de Dieu qu’il
a suivi plus régulièrement et plus purement ce chemin et qu’il a eu Dieu plus
exclusivement en intention. Dieu se répand alors en lui, comme le soleil de la nature
répand sa lumière dans l’air. L’air tout entier est pénétré de lumière et aucun regard
ne peut saisir et discerner où se distinguent l’air et la lumière. Et qui donc pourrait
établir une séparation dans cette divine et surnaturelle unité d’union par laquelle
l’esprit est attiré et absorbé dans l’abîme de son principe ? »
(45) Tauler, Sermon 29, op. cit., p. 218 ; Sermon 62, p. 509 : « Quand l’homme,
par tous ses exercices, a entraîné l’homme extérieur dans l’homme intérieur et
raisonnable, quand ensuite ces deux hommes, c’est-à-dire les facultés sensibles et
celles de la raison, sont pleinement ramenées dans l’homme le plus intérieur, dans
452 J. REAIDY
L’homme, en venant dans l’intériorité paternelle et en devenant un
dans la paternité (46), dans la filiation du Fils et dans la spiritualité de
l’Esprit, ne cesse de naître et de refluer dans le Père à l’image du Fils
par l’Esprit. Et à ce niveau, toute sortie n’est qu’une rentrée, puisqu’en
sortant du Père, l’homme, comme le Verbe éternel et l’Esprit, demeure
dans le sein paternel (47).
La venue du Père dans l’intériorité humaine est liée à l’appel
paternel de l’homme par son Fils, pour qu’il se plonge dans ce silence
paternel (48) initial là où il ne cesse de s’engendrer lui-même et
d’engendrer et là où « le Verbe habite dans le Silence de la Déité ».
Naître en Dieu exige alors, selon Tauler, une naissance dans le
plein silence ouvert à l’écoute du Verbe, une pauvreté (49), un
détachement (50), un amour fontal et une négation du néant que présuppose
toute unité (51) dans la nudité de la Déité, une totale passivité vis-à-vis
du don de soi divin, un agir dans l’Esprit, un dépassement de la
temporalité extérieure en vue d’une plongée dans l’éternité de Dieu et une
le mystère de l’esprit, où se trouve la véritable image de Dieu, et quand l’homme
ainsi recueilli s’élance dans l’abîme divin dans lequel il était éternellement en son
état d’incréé, alors, si Dieu trouve l’homme venant de Lui en toute pureté et
détachement de ce qui n’est pas Dieu, l’abîme divin s’incline et descend dans le fond
purifié qui vient à Lui, et il donne au fond créé une forme supérieure et, par cette
forme supérieure de vie, il l’attire dans l’incréé, de telle sorte que l’esprit n’est plus
qu’un avec Dieu. »
(46) Eckhart, Sermon 51, trad, de Libéra, p. 344-345.
(47) Cf. Eckhart, Sermon 14, trad, de Libéra, p. 309 : « Saint Jean dit : « A
ceux qui l’ont reçu, il a donné le pouvoir de devenir fils de Dieu. Ceux qui sont fils
de Dieu n’ont tiré leur naissance ni du sang ni de la chair, ils sont nés de Dieu »
(Jn 1, 12-13), non pas hors de Lui, mais en Lui. »
(48) Tauler voit également que l’engendrement du Fils par le Père est engendrement
dans le silence initial du Père. Être engendré par le Père dans le Fils, c’est
laisser le silence du Père épouser notre silence.
L’âme est attirée vers le silence du Verbe là où il est engendré incessamment
par le Père et attire le Verbe pour qu’il naisse en elle dans son propre silence. « Le
Verbe éternel, écrit Tauler, sortant du coeur de son Père. C’est au milieu du silence,
au moment même où toutes les choses sont plongées dans le plus grand silence, où
le vrai silence règne, c’est alors qu’on entend en vérité ce Verbe, car si tu veux que
Dieu parle, il faut te taire ; pour qu’il entre, toutes choses doivent sortir » (Tauler,
Sermon 1, p. 20).
(49) Cf. Tauler, Sermon 8, op. cit., p. 59-60 ; Sermon 71, p. 576-577 ; Eckhart,
Sermon 52.
(50) Cf. Tauler, Sermon 11, p. 89 : « Dieu exige alors de l’homme un
détachement plus grand que jamais (…), plus de pureté, de simplicité, de vraie liberté,
d’unité, de silence intérieur et extérieur, une profonde humilité et toutes les vertus
qui s’épanouissent dans la facultés inférieures. C’est ainsi que l’homme devient le
familier de Dieu, et de là naît un homme divin. »
(51) Cf. Tauler, Sermon 11, p. 88 ; Sermon 51, p. 418 ; Sermon 66, p. 541 :
« On doit alors, dans un éclair, tout reporter dans le fond et devenir un seul esprit
avec Dieu, car Dieu est un esprit [un] et on devient un seul avec lui. »
TRINITÉ ET NAISSANCE MYSTIQUE 453
crucifixion de toute jouissance du créé extérieur en vue de naître dans
le souffrir du Crucifié.
Tout cela trace le chemin sans chemin du retour qui mène l’âme,
à la fois créée et in-créée, à se noyer dans son abîme in-créé uni à
l’Abîme divin non-né là où le Père ne cesse d’engendrer son Fils (52)
en elle et de l’engendrer en lui. Et c’est là que sa vérité créée devient
une seule unité avec sa vérité in-créée, puisqu’elle n’est plus alors
qu’une seule vérité unifiée, divinisée (53), « déiforme » et « déicolore
» (54) et que tout ce qui naît en elle en tant que non-né (55)
co-appartient à l’« engendrer » même de la vie de Dieu.
Le dynamisme intérieur du retour de l’âme à elle-même est ce
dynamisme de son retour à son origine dans le même mouvement
immanent avec lequel l’Origine ne cesse de retourner en elle-même et
son chemin de retour à Dieu est ce chemin de son enfantement en lui
et l’enfantement de Dieu en elle.
Eckhart nous dit, à ce niveau, que comme « Dieu s’engendre à partir
de lui-même dans soi-même et s’engendre à nouveau dans soi » (56),
l’âme elle aussi « s’engendre soi-même dans soi-même et s’engendre
à partir de soi et s’engendre de retour dans soi » (57). Et c’est dans ce
sens que « l’âme à partir de soi engendre Dieu à partir d’elle ; elle le
fait pour qu’elle engendre Dieu à partir de Dieu en Dieu ; elle le fait
pour qu’elle engendre Dieu à partir d’elle là où elle est de la couleur
de Dieu : là elle est une image de Dieu » (58).
L’âme enfante dans la mesure où elle est enfantée, car c’est à elle
qu’est donnée la puissance de celui qui l’enfante (59). Et c’est dans ce
(52) Cf. Tauler, Sermon 15, p. 112.
(53) Cf. Tauler, Sermon 41, p. 334 : «L’homme à ce moment s’abîme si
profondément dans son insondable néant, il devient tellement petit, si réduit à rien,
qu’il en perd tout ce qu’il a jamais reçu de Dieu ; il renvoie purement tout ce bien
à Dieu qui en est l’auteur ; il le rejette comme s’il ne l’avait nullement acquis, et il
se trouve ainsi anéanti et nu autant que ce qui n’est rien et n’a jamais rien acquis.
C’est ainsi que le néant créé s’enfonce dans le néant incréé, mais c’est là un état
qu’on ne peut ni comprendre, ni exprimer.
C’est ici que se vérifie la parole du prophète dans le psaume : « L’abîme appelle
l’abîme. » L’abîme créé appelle en soi l’abîme incréé, et les deux abîmes ne font
plus qu’une seule unité, un pur être divin. Là l’esprit s’est perdu dans l’esprit de
Dieu, il s’est noyé dans la mer sans fond. Voir Tauler, Sermon 44, p. 356.
(54) Tauler, Sermon 41, p. 332-333.
(55) Sur la question de la non-naissance comprise comme naissance originaire
éternelle, cf. Eckhart, Sermon 52.
(56) Sermon 43, trad. G. Jarczyk & P.-J. Labarrière, 1999, p. 93.
(57) Ibid., p. 96.
(58) Ibid., p. 97.
(59) Eckhart, Sermon 2, trad, de Libéra, p. 233 : « Le Père éternel engendre
sans cesse son Fils éternel dans cette puissance (de l’âme), en sorte que cette
puissance collabore à l’engendrement du Fils et d’elle-même en tant que ce Fils, dans
l’unique puissance du Père ». Tout ce que le Père opère est un. C’est ainsi qu’en
454 J. REAIDY
sens qu’elle devient une « mère spirituelle » (60) et enfante Dieu dans
sa propre intériorité.
Une telle approche mystique trinitaire de la naissance nous aide à
méditer le sens intérieur de plusieurs axes théologiques :
l’Incarnation (61), la rédemption, la théologie de la croix (62), la théologie de
la création, la Filiation divine (la divinisation), la dimension eschatologique
du présent éternel de tout engendrement en Dieu et la
communion universelle vivante (63).
Pour récapituler, nous disons que l’ engendrement est l’opération
intérieure originaire de la vie du Père, l’Opération initiale comprise
comme venue incessante de soi à soi dans la passivité de soi à soi et
la donation de soi à soi comme donation de toutes choses à ellesmêmes.
C’est dans l’épreuve de soi qui est épreuve de son Fils vivant
engendrant son Fils dans le fond de l’âme, cette dernière par la puissance du Père
qui enfante en elle son Fils et l’enfante enfante en retour le Fils et elle-même par la
même puissance du Père d’une façon mystique. Et c’est dans ce sens que Eckhart
parle de l’âme vierge qui est « femme » comme le Lieu où Dieu devient fécond en
elle et lui donne d’enfanter en retour « Jésus dans le coeur paternel de Dieu » (Cf.
Eckhart, Sermon 2, trad, de Libéra, p. 231). Tauler, pour sa part, a parlé de la
fécondité virginale de Marie comme le modèle de la puissance de l’enfantement de
l’âme virginale.
Marie, avant de donner naissance à son Fils selon la chair, a été donnée à
elle-même à travers une naissance spirituelle dans son Fils. Le Père a engendré en
elle mystiquement son Fils dans l’Esprit et par là, il l’a engendrée en lui et un tel
engendrement est uni à l’engendrement éternel du Fils dans le sein de son Père.
(60) Tauler, Sermon 1, p. 19-20.
(61) Comment lire l’incarnation selon une telle vérité mystique ? Eckhart nous
éclaire sur la dimension sotériologique de la naissance en écrivant : « Pourquoi Dieu
s’est-il fait homme ? Pour que je naisse Dieu, le même Dieu » (Eckhart, Sermon
29, trad, de Libéra, p. 330).
L’incarnation veut dire, en d’autres termes, que le Père engendre en nous son
Fils afin que nous naissions Fils du Père dans le Fils tel que le Fils unique ne cesse
de naître dans la vie du Père par l’Esprit.
(62) Tauler lit la théologie de la croix à travers la naissance dans la souffrance
du Crucifié. Naître dans la croix de Dieu, naître dans le souffrir divin, souffrir Dieu,
être souffert par Dieu et naître comme souffrance, c’est naître en Dieu en souffrant
son propre souffrir, sa Croix et sa Gloire.
Eckhart nous dit concernant cette question que « tout ce que l’homme de bien
souffre pour Dieu, il le souffre en Dieu et Dieu est avec lui, souffrant dans sa
souffrance. Si ma souffrance est en Dieu et si Dieu souffre avec moi, comment
souffrir peut-il m’être une souffrance, si souffrir est Dieu ? En vérité, de même que
Dieu est la vérité, et où je trouve la vérité, je trouve mon Dieu qui est vérité, de
même, ni plus ni moins, quand je trouve une souffrance uniquement pour Dieu et
en Dieu, je trouve ma souffrance en tant que Dieu » (Eckhart, « Le livre de la
consolation divine», in Les Traités, trad. Ancelet-Hustache, Paris, Seuil, 1971,
p. 131). Souffrir en Dieu, c’est souffrir Dieu tel que nous sommes soufferts dans sa
propre vie.
(63) C’est ainsi que tout ce qui vit naît et tout ce qui naît vit et est vie dans la
Vie et est tout en tous.
TRINITÉ ET NAISSANCE MYSTIQUE 455
en lui dans l’Esprit que le Père s’étreint lui-même et se donne à tout
ce qui vit par lui et en lui selon un don de soi continuel. Le Père naît
en lui-même et par lui-même sans cesse et il engendre son Fils sans
arrêt et tout ce qui vit de la vie paternelle naît dans le Fils et par
l’Esprit dans le même dynamisme d’engendrement intérieur lié à la
vie trinitaire. Accueillir le don de soi du Père comme ce qui nous
donne à nous-mêmes dans le Fils par l’Esprit, c’est se recevoir soimême
comme fils dans la vie paternelle. L’unité entre Dieu et
l’homme est communion dans la grande profondeur d’une même
naissance.
Le tout débute par cette naissance éternelle ou cette non-naissance
qui est une co-naissance, puisque toute naissance dans la vie de Dieu
co-appartient originairement à la naissance de Dieu en lui-même. La
naissance temporelle est tension vers la naissance éternelle et exige
la dé-naissance rendue possible par le détachement, la pierre
angulaire d’une re-naissance considérée comme naissance continuelle et
renouvelée dans la vie même de Dieu et l’intensification du
mouvement immanent du retour au coeur trinitaire, le Lieu vivant de la
naissance originaire étemelle. En bref, il s’agit d’une naissance par,
dans et avec Dieu d’une façon continuelle. Tout débute
originairement par la naissance et ne cesse de débuter, une naissance de Dieu
et une naissance de l’homme et de toutes choses selon une naissance
une.
En écho des mystiques rhénans, Angélus Silesius nous dit :
« Naître de Dieu, c ‘est être Dieu entièrement.
Dieu n’engendre que DIEU ; s’il t’engendre comme fils,
Tu seras Dieu en Dieu, Seigneur sur le trône du Seigneur » (64).
Jean Reaidy
(64) Angélus Silesius, Le pèlerin chérubinique, Sixième livre, Paris, Cerf, 1994,
p. 375.

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